Vidal-Fleury, ou les vertus de la patience

14/02/2018 - Guy Sarton du Jonchay est directeur général et œnologue de Vidal Fleury, à Ampuis.
Nous avons évoqué avec lui le style de la maison, bouteilles à l’appui.

Franco-argentin et ingénieur agronome, Guy Sarton du Jonchay a beaucoup bourlingué dans sa vie de vinificateur, notamment dans le Nouveau Monde. Mais aussi à Bordeaux, en Gascogne et dans le Languedoc. Pour lui, ce qui fait la grande différence entre les vins de la Vieille Europe et les autres, c’est la maîtrise des assemblages et de l’élevage (pas forcément l’élevage en barrique, d’ailleurs). Et notamment la bonne utilisation des lies, aussi bien en rouge qu’en blanc.

Du raisin et du temps

Sa philosophie de travail est intéressante : «Nous faisons du vin avec du raisin et du temps». Sans renier l’apport de l’œnologie moderne et scientifique, il vante un travail patient, sur la durée, qui intègre et maîtrise toutes les étapes du vin, y compris la tonnellerie, dans le respect de chaque terroir.
Chez Vidal-Fleury, on n’enzyme pas les vins, et on adapte les macérations à chaque cuvée, sans chercher à réduire l’extraction à tout prix.
Tous les rouges et les rosés font la malo.
Pour les blancs, cela dépend des cas : «Pour le Condrieu, c’est impératif pour le style et la complexité aromatique, et cela même si cela demande du temps, voire plusieurs mois.
Pour le Saint-Joseph Blanc et le Crozes-Hermitage blanc, la malo est recherchée, mais je ne force rien si elle ne se déclenche pas.
Quant au Châteauneuf-du-Pape blanc et au Côtes-du-Rhône blanc, ils ne la font pas, car l’acidité d’un blanc méridional n’est pas assez élevée».
Guy du Jonchay tient également à conserver une gestion à dimension humaine – notons qu’il applique à lui-même ses principes, puisqu’il est à la fois le dirigeant de l’entreprise et son vinificateur.
Mais mieux qu’un long discours, voici quelques vins à titre de démonstration…

Notre sélection

Vidal-Fleury Côtes du Rhône blanc

Vidal-Fleury est actif aussi bien en Nord qu’au Sud du Rhône : la preuve avec ce Côtes-du-Rhône blanc issu d’apporteurs du Sud, mais à base du plus célèbre des cépages blancs du Nord : le viognier (il en compose 90% de l’assemblage).
Élevé sur lies totales (mise en juin), celui-ci renouvelle le genre: outre les notes habituelles du cépage (abricot, pêche), il présente une structure délicate, tout sauf pâteuse, et la pointe d’amertume et de salinité en finale lui confère une belle fraîcheur.

Une maison historique

La fondation de Vidal-Fleury remonte à 1781, et depuis les origines, elle cumule le métier de producteur, au travers d’un vignoble qui compte aujourd’hui quelque 62 ha (en commun avec la maison Guigal, qu’elle a rejoint en 1982), et celui de négociant et d’éleveur.
Une activité pour laquelle elle dispose, depuis 2008, d’une cave moderne – chais semi-enterrés, cuverie inox et bois (foudres et pièces)…

La gamme de la maison embrasse la quasi-totalité des appellations du Nord du Rhône, et une bonne partie de celles du Sud. Elle produit environ un million de bouteilles par an, dont 70% sont exportées. Et cela ne date pas d’hier : dès la fin du 18ème siècle, Thomas Jefferson, qui fut marchand de vin avant d’être ambassadeur, puis président des Etats-Unis, a fait entrer Vidal-Fleury sur le marché américain – un marché qui reste le premier débouché de la maison à l’exportation.

Vidal-Fleury Côtes du Rhône 2015

Si l’aromatique de ce vin fruité et sa structure sont très grenache (ce cépage représente 65% de l’encépagement), sa rondeur n’exclue pas un certain punch ; un beau contraste qu’on aime à découvrir plusieurs fois, une gorgée appelant l’autre. Pas de bois. Un joli Côtes-du-Rhône d’inspiration moderne.

Vidal-Fleury Châteauneuf-du-Pape 2013

Si le grenache reste dominant (85% de l’assemblage, dans cette cuvée), le style de ce vin est très différent ; on a affaire à une cuvée « à l’ancienne », avec des notes de cuir, d’épices douces et de fruit mûr, relativement souple, fluide sans être maigre – car il y a de la structure, mais les tannins sont si joliment patinées qu’ils se font oublier. Ce que j’aime le plus dans ce vin, c’est son côté gouleyant – ce qu’on appelle aujourd’hui la «buvabilité».

Vidal-Fleury Côte-Rôtie Brune & Blonde 2015

Nous remontons vers le Nord et vers la syrah, avec cette cuvée de macération longue (3 semaines) élevée trois ans en foudres et fûts faits maison.
Un vin très fin malgré une matière robuste et de beaux tannins; au nez, du poivre et de la tapenade, en bouche, du bourgeon de cassis, et en finale, un petit côté salin. Tout ça nous laisse une (longue) impression de quadrature du cercle, où l’opulence est contrebalancée par le dynamisme. Un vin qui résiste à la description – un grand vin, tout simplement.
Environ 5% de viognier ont été ajoutés à la syrah dans cette cuvée.

Vidal-Fleury Côte-Rôtie La Châtillonne 2010

Ceci est la cuvée la plus confidentielle de Vidal-Fleury, elle est issue d’une parcelle de 0,8 ha exposé à l’Est, sur la frange nord de la Côte Blonde («un sol un peu moins rocailleux», précise l’oenologue); la production n’est que de 300 caisses par an.
Oui, mais quelles bouteilles! Ce 2010 nous étonne par sa jeunesse, la fraîcheur de son fruit (framboise, mûre), sa puissance en bouche – aux épices répondent des notes animales, presque sauvages, mais tout semble (tout juste) sous contrôle, comme si le fauve ne demandait qu’à bondir.
Cette cuvée intègre 12% de viognier. «C’est la limite, selon Guy Sarton du Jonchay, si l’on ne veut pas perdre de la structure».

On l’a compris, chez Vidal-Fleury, tout est bien dosé, soupesé avec précision, pour mettre en valeur et exalter la qualité de la matière première ; un peu comme chez l’orfèvre ou l’alchimiste. Deux métiers dont Guy Sarton du Jonchay, véritable artisan du vin, semble bien s’approcher.

www.vidal-fleury.com
www.wineworld.bewww.den-hoorn.be

Hervé Lalau

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