Roc des Anges: non, ils n’ont pas déplacé le soleil

30/10/2017 - Alors que le Roc des Anges a été depuis sa création considéré comme un domaine phare du Roussillon, quelques voix s’élèvent dans la presse et le vignoble pour regretter le profil plus » nordiste » que solaire des vins.

Désireux, comme toujours, de comprendre le pourquoi des choses, me voici donc prenant la direction de Montner, plus précisément de  la nouvelle cave de Marjorie et Stéphane Gallet pour une dégustation/interview. Qui pourrait permettre d’élucider mon titre assez sibyllin, je le concède.

Au jour dit, à l’heure dite, je dirige la voiture à travers les vignes jusqu’au terrain sur lequel les Gallet ont fait ériger une cave moderne, fonctionnelle, aux dimensions confortables mais sans ostentation. Après quelques instants de flottement, voici qu’apparaît la maîtresse des lieux le visage soucieux, quasi fermé. « Ah, les stocks, ces foutus stocks à rentrer à l’administration pour le 31 juillet ! Ça ne tombe jamais juste, il en manque toujours une ou plus, et hop, t’es bon pour te remettre à décompter…!! » Ouche, pour un  peu on remonte dans la voiture et on s’en va, car aujourd’hui, c’est le 1er août…  De plus, Marjorie l’annonce tout de go: « les vendanges commencent demain le 2 en raison de plus de quinze jours d’avance pour les raisins. »

Mais en grande professionnelle, elle m’invite à commencer par la découverte des bâtiments construits pour le millésime 2014. Et très vite, on la sent oublier ces soucis et se laisser gagner par la passion du vin, la fierté aussi de leur travail. Lequel est facilité par cette cave qui est surtout un outil permettant d’accentuer la précision et l’éclat des vins. A ce propos….

 … goûtons voir quelques blancs

Solidement installés à la grande table de dégustation installée dans un bureau sobre mais lumineux, le moment est venu de déguster une série de vins en m’efforçant de ne pas me laisser enfermer dans la polarité nord-sud  qui est au fondement des jugements critiques, notamment de mon respectable confrère de la RVF Pierre Citerne. Selon lui : «les vins manquent quelque peu de chair, de richesse de texture en raison d’une recherche de fraîcheur flirtant parfois avec la sous-maturité» (Guide 2018 de la RVF, p.728).  Cette critique porte donc sur l’état de maturité des raisins au moment où tombe la décision de vendanger telle ou telle parcelle. Pour Marjorie et Stéphane, pas d’hésitation : «il faut vendanger un jour avant la maturité afin de garder la vibration du vin, son énergie». Une série de blancs illustrent bien ce choix des vignerons :

  • Llum 2016 : grenache gris, blanc et macabeu sur 11 parcelles aux sols superficiels de schistes anciens, versant nord pour une matière ciselée, fraîcheur et sapidité avec au nez des arômes floraux, des notes d’agrumes, de fruits blancs ;  en bouche une superbe minéralité saline, une chair pulpeuse, une finale à la tension salivante
  • Iglesia Vella 2015 : 100% grenache gris sur une parcelle plantée en 1954 sur schistes anciens, exposition nord ; l’acidité se fait ici plus tranchante, elle donne au vin une colonne vertébrale qui apporte de la verticalité à une matière pure et éclatante
  • L’Oca 2016 : 100% macabeu plantés en 1957 sur des schistes avec un peu d’argile rouge pour un nez plus oriental, plus épicé et une bouche à la fraîcheur citronnée, avec plus d’étoffe et de rondeur que les précédents ; grande précision du dessin, minéralité saline à nouveau et une fine amertume finale dans une finale persistante. Un vin à carafer ou à attendre.

Ces trois blancs reflètent bien le terroir qui les a vus naître grâce au travail du sol, de l’enracinement profond de vignes anciennes, de l’exposition nord qui expose les raisins à la lumière du matin et du soir plutôt qu’au soleil écrasant de midi. Les arômes végétaux sont ainsi brûlés sans que les peaux des raisins ne le soient. «Nous refusons d’encourager les profils solaires, la matière lourde de richesse», insiste Marjorie, «car nous pensons que de cette manière nous obtenons l’expression la plus sincère de nos terroirs». 

Et quid des rouges ?

  • Segna de Cor 2015 : un assemblage de syrah, grenache et carignan en vignes jeunes, enfin plus jeunes puisque moins de 40 ans, excusez du peu ! Le premier nez délivre de délicates touches florales qui bien vite font place à des arômes de fruits noirs épicés et à une fine minéralité. On retrouve au palais ces épices dans un fruit gourmand, juteux, légèrement réglissé ; la minéralité sous-jacente participe de l’énergie vitale d’une matière à la finale très fraîche. Marjorie : « ce type de sol de schistes anciens ne se tasse pas, il garde un côté aéré que l’on retrouve dans le vin ».
  • Reliefs 2014 : ce millésime froid et pluvieux, avec des attaques de mildiou, a généré des grains plus gros que d’ordinaire, et donc le vin a un peu perdu le côté serré habituel des autres années pour offrir plus de jus. Les tanins sont aimables, la bouche généreuse en fruits noirs très proches du raisin mûr avec des notes de garrigue. On retrouve ici carignan et grenache de 40 à 100 ans avec un peu de syrah. Le travail en biodynamie (certification Biodyvin) depuis 2011 contribue à une tension, une vitalité qui ne se démentissent pas de cuvée en cuvée.
  • Australe 2016 : cette cuvée est née d’une sélection massale de serine de chez Y. Cuilleron. Variété souche originelle de l’actuelle syrah du Rhône, cette serine vient donc de la région d’origine de Marjorie. Les vignes ont été plantées en 2001 sur des schistes avec argile. 15 ans plus tard, voici un vin avec un côté plus floral que la syrah, plus épicé aussi et de beaux tanins fins et juteux dans une matière toute en tension qui, il est vrai, n’est pas sans évoquer le Rhône nord.
  • Unice 2015 : Voici une seconde nouvelle cuvée  du domaine. Née sur une parcelle de grenache noir plantée en 1991 sur sols de schistes superficiels, elle présente une robe évoquant le pinot noir : » nous ne recherchons ni la couleur ni la matière ici, nous voulons  de la subtilité plutôt que de la force ». Fermentés en grappes entières, les raisins offrent un nez subtil, floral. Petits tanins élégants et jus savoureux boosté par une fine minéralité en font un grenache peu ordinaire que Marjorie qualifie joliment  de « grenache poétique ». Il évoque aussi la délicatesse des beaux Bourgognes.
  • Las Trabassères 2015 : cette cuvée est issue de seulement quelques rangs de vignes à exposition nord-est, les plus hauts de la parcelle où naît la fameuse cuvée « Carignan 1903 «  sur un coteau de schiste traversé par un chemin à flanc de montagne (Trabassères en catalan).  Le vin est élevé en foudre  et met de la sorte plus de temps à se dessiner. Notes florales, épices et fruits noirs se rencontrent dans une matière très verticale, on n’est pas étonné de lui trouver un ph très bas. Avec quelques années, les vieilles vignes et la profondeur qu’elles fournissent devraient habiller cette tension ainsi que l’amer tanique final. Ce dernier est-il lié à une fine minéralité ou/et à une vendange de carignan en légère sous-maturité ? Cette question nous ramène évidemment vers mon point de départ avec le débat autour de la polarisation nord-sud.

Retour au terroir en forme de conclusion

Ces descriptifs de dégustation  montrent bien que le domaine a un style personnel, résultante des choix faits à la vigne et à la cave : verticalité, tension, pureté d’eau de roche, matière ciselée, énergie. On voit donc pourquoi certains lui reprochent de « se la jouer septentrional «  au détriment de la chair d’un raisin mûri au soleil du sud:

«La montée en puissance du domaine est impressionnante, elle s’accompagne d’une certaine forme de radicalité stylistique dans laquelle nous ne nous retrouvons plus. Sous prétexte de pureté et de tranchant, trop de cuvées confinent à la maigreur » (Guide 2018 de la RVF, p.728).

Tout en voyant où la critique veut en venir, je constate éprouver pour ma part de l’émotion, du plaisir, de la joie en buvant ces vins. Alors quoi,  le débat tourne-t-il  autour d’une esthétique de goût ou autour d’une supposée infidélité au terroir solaire du Roussillon? Cette question demande clarification de la part des journalistes concernés car s’il ne s’agit que de divergence en matière de goût personnel, alors le débat est vain. Des goûts et des couleurs, n’est-ce pas, libre à chacun d’aimer ce style ou de le regretter, point à la ligne.

Par contre, si l’on accepte de dépasser les préférences personnelles, alors on se voit confronté à la question du respect du terroir. Et dans le cas présent, y aurait-il une trahison du terroir de Montner, adossé à la face nord de la montagne de Força Real ?  Non, à mon sens, les Gallet n’ont pas «changé le soleil de place» pour revenir au titre de cet article : c’est précisément en raison du climat méditerranéen avec son soleil, sa chaleur, sa luminosité qu’ils ont choisi des sols de schiste propres à favoriser une acidité verticale plutôt qu’horizontale, des coteaux à exposition nord ou nord-est pour ne pas cramer les raisins, des cépages comme le carignan, le grenache gris, la serine à l’acidité bien marquée, enfin des vendanges suffisamment précoces. Le tout pour  éviter une lourdeur due à l’excès de chair et d’alcool. Laquelle passait  dans la région pour l’expression du terroir par excellence il y a une décennie encore.

A mon sens, les vins du Roc des Anges parlent leur terroir spécifique, plutôt que de répondre au modèle d’un Roussillon solaire, homogène et donc mythique : car pourquoi favoriser un profil unique quand on considère la diversité des sols, des expositions, des altitudes, de l’encépagement de la région ?www.rocdesanges.com
www.wine-not.be  – www.rob-cellar.be  – www.frankfissette.be  – www.portovino.be  – www.crombewines.com  – www.tgvins.be – www.lepursang.bewww.vanhende.comwww.lemoulinavins.be

Bernard Arnould

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