Quand oenotourisme rimait avec nazisme

09/02/2018 - C’est un point d’histoire : la première route des vins dans le monde – la Deutsche Weinstrasse - est l’oeuvre des Nazis. 

En 1935, suite à la surproduction de 1934, mais aussi à la désorganisation du commerce causée par l’interdiction de l’activité des négociants juifs, le Palatinat viticole est en plein marasme.
Le nouveau Gauleiter nazi de la région, Josef Bürckel, décide de relancer le secteur en encourageant la vente directe à la propriété.
Pour faciliter la mise en contact des clients potentiels, dont certains sont à présent motorisés, avec les vignerons, il met en place la Deutsche Weinstrasse.

Celle-ci est officiellement inaugurée en octobre 1935, entre la frontière française (à Schweingen-Rechtenbach, tout près de Wissembourg), et Bockenheim-an-der-Weinstrasse, au Nord. Bon nombre des communes situées sur le tracé (85 km) ajoutent d’ailleurs plus ou moins spontanément « an-der-Weinstrasse » à leur nom.
Pour bien marquer l’intérêt du régime pour cette route, et sans doute aussi pour narguer le voisin français, Bürckel fait même construire la «Deutsches Weintor», une porte monumentale en grès rose, visible depuis l’Alsace.
Pour mémoire, il faudra attendre 1953 pour que naisse la première route des vins en France – le pays du vin. Et ce sera en Alsace, justement.

Autre grande différence: la Deutsche Weinstrasse n’est pas qu’un itinéraire, un fléchage, c’est une vraie route, dont des tronçons entiers ont été spécialement construits pour relier certains villages excentrés du massif de la Haardt.

Démesuré? Pas tant que cela, car le tourisme était un des chantiers prioritaire du nazisme; en effet, il permettait non seulement d’occuper les masses du Reich pendant leurs loisirs, mais aussi de leur révéler en famille le patrimoine et la nature allemande, deux concepts glorifiés par le régime.

In Vino Veritas

«La vérité est dans le vin», rappelle le Gauleiter dans son discours d’inauguration de la Route, mais il lui donne un sens assez particulier; pour lui, «le vin, c’est le sang, et le sang, c’est la race».
Mais l’oenotourisme à la mode nazie a-t-il été un succès?
La réponse doit être nuancée.

Certes, l’accès étant facilité, la fréquentation de la région et de ses caves a augmenté, et les ventes de vin également. La surproduction des années 1934 et 35 au Palatinat a pu être absorbée, les chiffres en témoignent.
Mais d’autres facteurs doivent être pris en compte: notamment la reprise de l’économie allemande dans son ensemble, tirée par les grands travaux et financée par des emprunts. Le marché du vin a bien progressé, certes, mais pas seulement dans le Palatinat, ce qui reflète surtout la baisse du chômage et un (relatif) enrichissement des Allemands, dont le niveau de vie était tombé très bas après la crise de 1929.

D’autre part, il ne faut pas s’en tenir aux seules initiatives de l’Etat nazi; dès avant la mise en place de la Route, des initiatives privées avaient tenté d’améliorer l’attractivité du vignoble palatin et ses capacités d’accueil, comme la construction, à Bad Durkheim, du Riesenfass – un monstrueux tonneau de 17.000 hl conçu, non pas pour contenir du vin, mais pour héberger un restaurant. Sa capacité étant de plus de 400 convives, il s’agissait manifestement d’un pari sur le potentiel touristique de la région.

Il faudrait aussi tenir compte des fêtes d’initiative locale (fêtes du vin, mais aussi de la saucisse, une vieille tradition héritée du temps où le Palatinat appartenait à la Bavière) – tout un ensemble d’événements qui, inévitablement mis à la sauce d’un Etat totalitaire, ont pu contribuer à faire de la route un véritable pôle d’attraction. Le mouvement de La Force par la Joie, qui encadre les loisirs des Allemands dès 1934, et subventionne leurs vacances, a également été un élément déterminant; de 1934 à 1938, le nombre de vacanciers allemands est passé de 3 à 10 millions.

L’aigle est toujours là

Une chose est sûre: avec la Deustche Weinstrasse, l’Allemagne a été un précurseur dans le domaine du tourisme viticole.
Et l’infrastructure héritée de Joseph Bürckel est toujours en place aujourd’hui. Sur la Deutsche Weintor, à Schweigen, l’aigle allemand nargue toujours la France – on a juste cassé les croix gammées qu’il tenait dans ses serres.

Quant à Joseph Bürckel, nazi modèle, devenu gouverneur de tout le Westland (la région qui englobait le Palatinat, la Sarre et la Moselle annexée), il meurt dans des circonstances assez troubles (suicide ou exécution) après qu’il ait ordonné la retraite de son administration de la «Festnung Metz», en septembre 1944.

Que tout cela ne vous empêche pas de visiter cette belle région et de déguster ses vins…

Hervé Lalau

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