Pascal Guilbaud : quand le cœur déborde, la parole aussi

14/01/2019 - “La qualité du Muscadet atteignait déjà un degré qui permet une discrimination des crus. Les meilleurs étaient alors Vallet, Mouzillon et Monnières ,… ”
Roger Dion, Histoire de la vigne et du vin en France. 1959

Cela semblait vague et irréel. Le matin nous étions encore au Château de Tracy, écrasés de soleil en Centre Loire. Et nous voilà, en cette fin de journée d’été chaud et humide, dans un petit hôtel de Vallet, gros village au milieu des vertes et lentes ondulations d’un paysage sans fin. C’est le pays du Muscadet, au sud de Nantes, entre Sèvre et Maine. Avec à l’horizon la large embouchure du fleuve resté sauvage.

Un accueil presque irréel

Notre hôte, Pascal Guilbaud, des plus ponctuels, nous emmène tout de go dîner à Clisson. C’est une apparition solaire qui repousse le flou temporel. Le nébuleux paysage prend visages et noms : Vallet, Gorges, Mouzillon. Avec un plus pour Mouzillon, le terroir de Pascal. Et puis à Clisson, l’indistincte région du Muscadet se change d’un coup en l’inattendue et idyllique silhouette d’un restaurant lové sur les berges de la Sèvre avec vue le château médiéval et son église romane.

Un homme raffiné

Pascal, infatigable narrateur, nous conte histoires et anecdotes, plus agréables et fascinantes les unes que les autres, et continue sans fin. Il nous donne l’impression d’un disciple de Da Vinci. Son affinité pour l’humanisme et le Renaissance donne à la devise familiale ‘sérieux et tradition’ une vitalité généreuse et ensoleillée. Pascal aime la sophistication dans la simplicité et le détail et la sagesse des paradoxes.
On pourrait le définir avec les mots de Giuseppe Lampedusa, l’auteur du Gattopardo (le Guépard) “Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi” si nous voulons que tout reste comme c’est, il faut que tout change.

L’héritage

Pascal représente la troisième génération. En 1927, son grand-oncle Edouard et son grand-père Marcel fondent Guilbaud Frères. Son grand-oncle, blessé durant la première guerre mondiale, devient par la force du destin la tête de l’entreprise tandis que son grand-père doit en assurer ‘les jambes’. Finalement, le père de Pascal, toujours dynamique à quatre-vingt-dix ans, reprend avec la passion nécessaire, le respect et la tradition, la propriété qu’il transforme en un domaine viticole avec une juste vision des affaires commerciales qu’il module en trois activités : le vin, le commerce et la distribution.

L’écolage

Pascal ne s’intéressa pas plus que ça aux études commerciales. Mais tout ce qui est essentiel au domaine viticole, il l’apprit par expérience et en posant des questions pertinentes. Il est clair que notre hôte s’avère studieux et concentré. Il nous inculque comment déguster le surprenant et le singulier avec l’esprit ouvert. Pascal n’apprécie pas l’uniformité, et encore moins la standardisation imposée. Pas étonnant qu’il cite avec une jouissance mesurée l’humaniste Étienne de la Boétie. Ce n’est pas seulement le résultat final qui compte, le chemin qui y mène est bien plus important. Quand Pascal le pouvait, il s’arrangeait pour ne pas rater la vendange. L’enthousiasme intact, comme si c’était hier, il raconte comment en revenant d’Angleterre le 30 août 1976, il vendangea le lendemain de son retour, vendange des plus précoces par ailleurs. Et c’est au travers de l’expérience de la récolte, qu’on prend conscience au cœur du vignoble de la vendange ‘terrienne’, celle que donne le sol.

La famille

Pascal sait pertinemment comment harmoniser tête et bras, ce qui est essentiel dans un métier aussi incertain. Il connut sa future épouse, son épaule forte et sereine, en Haute Savoie durant son service militaire. Ils eurent deux filles dont l’avenir reste pour l’instant ouvert… nous verrons bien. Sa mère aussi qui du haut de ses quatre-vingt années portent encore de façon palpable le rayonnement solaire de Guilbaud Frères. 1983 fût la première année d’autonomie, une année mémorable pour un homme jeune qui doit et veut montrer en toute sincérité son respect pour la tradition.

Le domaine

Aujourd’hui, 34 ans plus tard, Pascal cultive 70 ha dans le Pays Nantais et possède 60 ha de plus dans les appellations Anjou, Saumur, Touraine et le Centre qui complètent sa gamme en IGP. En Muscadet, sa région préférée, il mène quatre domaines : le Clos du Pont, le Château de la Pingossière, le Domaine de la Moutonnière et le Clos Beauregard. C’est ici que Pascal trouve l’essence de sa passion, pas seulement pour le Clos du Pont qu’il voudrait voir monter en cru, mais aussi pour affiner la compréhension de l’interaction entre la Muscadet et les différentes parcelles pour en magnifier l’expression et d’en montrer toute la complexité.

L’entreprise

Le vignoble s’étend sur la partie sud du massif armoricain aux sols issus de l’ère primaire. Un terroir particulier pour vignerons singuliers. Il n’est dès lors pas étonnant que Pascal signe par l’Hermine Bretonne sa cuvée Le Soleil Nantais pour bien montrer son appartenance à la Bretagne. Il est donc significatif que le siège central de l’entreprise soit établi près de Clisson. ‘Droiture et tradition’ se conjuguent avec perfection avec la devise bretonne : plutôt la mort que la souillure.
Pascal prend autant de soin pour ses vins que pour sa clientèle et cela exige une attention constante. Cela se symbolise par la maille cuivrée faite main qui habille la bouteille préférée de son père.

La dégustation

Le jour suivant par un matin froid, nous dégustons avec Pascal sagement concentré sur les cinq cuvées qui lui tiennent le plus à cœur. La vérité se trouve dans le vin… In Vino Veritas et certes quand le cœur déborde, la parole aussi.
La dégustation ous avons goûté à la vraie vérité de Pascal Guibauld.

Quand l’esprit de la tradition plane…

Il est logique d’avoir une préférence évidente pour la cuvée emblématique du domaine, le Soleil Nantais qui rappelle à la fois l’attachement au terroir et à la famille. C’est le père de Pascal qui a conçu l’habillage. « C’est un vin ‘fédérateur’ qui rassemble l’ensemble de nos terroirs et montre notre savoir-faire, notre façon d’assembler. On y recherche l’équilibre et la fraîcheur, j’aime les vins droits, secs et purs » explique Pascal. La résille a été conçue à un moment où il n’y avait pas de machine pour coller une étiquette en forme d’Hermine de Bretagne. Le filet de cuivre la tient et tout est fait main par une dame qui habille 600 bouteilles par jour. Elle ne remporte pas un suffrage unanime, on peut la trouver kitch, mais quand on l’a vue, on ne l’oublie pas. Le plus important, c’est ce qu’il y a dans la bouteille !

Le Soleil Nantais 2016 – Muscadet Sèvre et Maine – Guibauld Frères

Transparence rayonnante d’une aube lumineuse, il se montre toutefois discret, peu envieux de nous parler, moment d’observation entre le nez et le vin. Puis, quelques parfums s’en échappent, c’est l’offrande d’une tranche de pomme, d’un morceau de poire. Il nous accueille, mais reste frais comme une brise marine, de la timidité ? Un sourire, une réflexion, deux questions et le voilà rassuré. Les silex se frottent et enflamment l’atmosphère jusque-là toute en retenue. L’iode poivre la guimauve, un rien d’anis se mélange aux fruits, un léger trait de gingembre souligne le citron confit.
On le porte à la bouche et là rien ne le retient plus, il veut tout donner avec un enthousiasme bon-enfant, tout en gardant sa réserve, sa modération, c’est un peu déroutant. Fraîcheur et onctuosité, densité et fluidité, appui minéral et caractère aérien, offrent leur équilibre, leur harmonie, celle sur laquelle on peut tout construire. L’assise minérale presque tranchante, accentuée par la vivacité du milieu fruité qui allie agrumes et groseille à maquereau, montre la vivacité de son esprit. L’amande adoucit le transport acidulé et met comme un baume sur le rasoir cristallin, la longueur retrouve les fruits.
Le voilà élégant, aérien, au minéral devenu cristallin, comme transparent. Sa résonance se répercute en vagues successives et fait l’effet d’un frôlement sur les papilles. La légère amertume délie la structure, la rend encore plus légère, juste reliée à la terre par un lacis de fraîcheur au goût de citron vert.

Vinification

Le Melon de bourgogne vient de parcelles situées sur les communes de Mouzillon, Vallet et Le Pallet. Sélectionnés parmi les meilleurs de l’aire d’appellation Sèvre et Maine pour leur typicité et pour les particularités de caractère qu’ils confèrent au vin.
Le sol schisteux de l’ère primaire se nuance par endroit de Gneiss et de Gabbros. La vendange est pressurée 2 h après la récolte, suivi d’un débourbage à froid de 24 h. La fermentation se fait en cuve béton souterraine et en cuve inox aux environs de 16°C. Pas de fermentation malolactique. Il titre 12° pour une acidité de 4,3 g/L et 25 mg/L de SO2.

www.guilbaud-muscadet.com
www.wijnendeclerck.bewww.generalstores.be

Johan De Groef et Marc Vanhellemont

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Un commentaire

  • HERVE LALAU says:

    Très beau portrait pour un domaine qui montre ce que le Muscadet n’aurait jamais dû cesser d’être, un grand vin, avec des ambitions.

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