Nouveaux vignerons provençaux

14/03/2019 - "Nouveaux", au sens de nouvellement installés, que ce soit par par conversion professionnelle, reprise du domaine familial ou encore par changement de domaine, les cas de figure sont variés.

Le questionnaire

La Provence, en particulier avec les Côtes de Provence, surfent avec maestria sur la vague du rosé. Une telle situation peut susciter nombre d’engouements. Mais comment aborde-t-on pareilles conditions, avec quel esprit, quels projets, quelles envies, quelles visions d’avenir ? Ce questionnaire tente d’y apporter quelques réponses.

Les questions

  • Pourquoi êtes-vous devenu vigneron ou vigneronne, qu’est-ce qui a motivé ce choix professionnel de reprise ou de création ?
  • Avez-vous fait des études viti-œno et êtes-vous partis en stage en France ou à l’étranger ? Si oui, la rencontre avec d’autres professionnels du vin et leur façon de faire vous ont-elles influencé ?
  • Si vous avez repris le domaine familial, avez-vous changé le mode de culture, le style de vins ou autre chose ?
  • Si c’est une création, le vin que vous faites aujourd’hui correspond-il à l’idée que vous vous en faisiez ?
  • Êtes-vous content de votre choix professionnel ? Autrement dit, faire du vin est-ce que cela vous épanouit ?
  • Comment voyez-vous l’avenir des vins provençaux, aujourd’hui, c’est le boum du rosé, prévoyez-vous une roue de secours en cas de baisse de popularité ?
  • Un autre souci, ce sont les conditions climatiques qui sont de plus en plus extrêmes, tant en force qu’en imprévisibilité, comment gère-t-on ça ?

Les réponses

Elles sont certes variées, mais toutes présentent un fond commun et une vision d’avenir assez pragmatique…

Pourquoi êtes-vous devenu vigneron ou vigneronne, qu’est-ce qui a motivé ce choix professionnel de reprise ou de création ?

Markus Conrad du Domaine des Féraud  ( https://domainedesferaud.com ) répond : « rien ne me prédestinait à devenir vigneron. Trompettiste accompli, je me suis lancé dans des études d’économie. Et après vingt ans dédiés à la vente de livres en gros et douze ans à la tête d’un des leaders du café européen, je me suis demandé ce que je pouvais faire pour avoir une vie plus méditerranéenne. J’ai toujours aimé le vin, l’agriculture et l’idée de créer un produit que j’aime tant : de la graine à l’emballage final. Devenir vigneron en Provence était donc un choix logique pour ma troisième carrière. » Markus a débuté sa carrière de vigneron à 50 ans avec ses propres idées, mais guidé par les conseils de Daniel Peraldi, œnologue de renom, et Jérôme Dufour son partenaire, ainsi que Pierre Mosser le chef de cave du domaine. « Ce sont les responsables de mon éducation » confie Markus.

Venu également d’un autre secteur, Philippe Bruliere du Domaine de la Bastide Neuve ( http://bastideneuve.fr )  a retrouvé ses racines : « après une vie très remplie dans la Grande distribution nous avons pris la décision avec ma femme de revenir à nos racines terriennes héritées de nos familles respectives. » Philippe n’a pas fait d’études viti, mais s’est formé au contact d’autres vignerons. Contacts et réflexions qui lui ont fait comprendre que devenir vigneron demandait patience et persévérance. Le domaine s’est converti au bio.

Tom Bove fut pendant tout un temps propriétaire du Château Miraval acquis depuis par ‘on sait qui’. Bob n’est pas rentré pour autant aux États-Unis, son amour pour la terre provençale l’a vu déménager au Château Bellini( http://chateaubellini.com ). D’ailleurs voici sa vision provençale : « Provence has the terroir, cepage, and climate to make exceptional wines.  Robert Parker thinks it is the region in France with the most potential for excellent wine.  Over the last 20 years there has been a steady stream of great wine making families from Burgundy, Bordeaux, and Champagne who have established domains in Provence. » De plus, « Provence is a beautiful place to live.  Climate, food, mountains, sea.  Lifestyle. » La motivation ne s’arrête pas au vin.

Pierre Devictor au Domaine La Sanglière ( www.domaine-sangliere.com ) perpétue la tradition familiale : « premièrement par passion de la culture et vin et deuxièmement pour continuer la tradition familiale… je suis la 3ème génération sur le domaine. » Pour se faire Pierre a passé un BTS viti-œno et quelques passages dans d’autres domaines viticoles. « Mais je garde le projet de partir à l’étranger pour avoir une autre vision… » précise Pierre.

Sur le même registre, Mathilde et Florent Croce-Spinelli du Château Saint-Esprit (www.saintesprit-provence.com ) cultivent la transmission : « Nous sommes la 4ème génération de vignerons de la famille. La transmission du patrimoine culturel et terrien est une valeur très importante dans notre famille.
Ce choix était inévitable et a été renforcé par nos expériences à l’étranger en Australie et en Amérique du Sud ou les domaines sont très ouverts sur l’international. Cela commence à devenir le cas en France et plus particulièrement en Provence où l’Export a aujourd’hui une place très importante au même titre que l’accueil au domaine d’une clientèle étrangère. Ainsi l’œnotourisme a également pris une place importante dans nos activités. » Mathilde a poursuivi des études viti-œno et des stages dans le Bordelais. Quant à Florent, il a passé son cursus en Australie, finalisé en France par un Master 2 à l’Université du vin de Suze la Rousse. Ce qui lui a permis d’être responsable de la filiale Australienne chez M Chapoutier avant de revenir en France.

Yann Pineau du Château de l’Escarelle ( www.escarelle.fr ) : « la culture familiale de la viticulture associée à ma passion pour l’environnement m’ont amené à me lancer dans cette aventure du rachat du Domaine de l’Escarelle en 2014. »

Quant aux changements après arrivée sur le domaine ?

Le plus gros changement au Domaine des Féraud, ce fut le passage en conduite biologique, certes facilité par l’achat. Quand on prend la succession, il n’est pas toujours, pas souvent évident de changer la façon de faire « on a toujours fait comme ça… ». Pour Markus Conrad : « mon credo, c’est d’élaborer le vin que j’ai envie de faire. C’est-à-dire, des vins frais et fruités avec comme atouts : l’agriculture bio, des vieilles vignes, une vinification en vendange entière, et surtout vinifier avec très peu de soufre, voire sans. Et sans bois ne doit être dominant ». Voilà qui semble être des plus épanouissant.

Pour Sylvie et Philippe Bruliere à La Bastide Neuve, on les sent très fiers et ravis du chemin accompli. Une telle transition n’est guère aisée et le travail de vigneron peu évident, même quand on a des racines terriennes. « Les vins que nous faisons ressemblent bien à ceux que nous voulions réaliser. ».

Pierre Devictor à La Sanglière n’a pas estimé devoir changer quoi que ce soit, le domaine était déjà passé en mode organique (sans label), mais il participe à la recherche de toutes améliorations qualitatives et apparait des plus épanouis dans son activité vigneronne.

Pour Mathilde et Florent du Château Saint-Esprit, c’est en concertation constante avec leur père qu’ils évoluent vers des pratiques biodynamiques dans le vignoble. « Nos expériences et nos rencontres ainsi que le partage du savoir-faire familial avec notre père, Richard, influence largement notre travail. Cela nous a apporté une sensibilité toute particulière pour les pratiques biodynamiques, que nous souhaitons étendre, à terme, sur l’entièreté de notre vignoble. Une viticulture saine alliée à une vinification délicate qui exalte l’expression du terroir sont aujourd’hui les piliers du domaine ». L’utilisation exclusive de levures indigènes depuis 2 millésimes et le choix des assemblages les fait évoluer vers des vins de parcelle qui expriment mieux le terroir. « C’est important pour nous en tant que petite structure familiale d’avoir une démarche qualitative dans nos vins. Nous développons actuellement des micros cuvées, 1.500 bouteilles, qui ont chacune une identité forte. De par nos expériences, nous avons eu l’occasion de déguster énormément de vins et de découvrir une réelle diversité d’expression de terroir. Cela constitue pour nous l’intérêt du Vin et de notre métier en général. Notre but est d’enrichir la diversité et non de se calquer sur un modèle voulu. En ce sens je pense que notre démarche est un succès ».

Êtes-vous content de votre choix professionnel ? Autrement dit, faire du vin est-ce que cela vous épanouit ?

Il n’est rien de plus agréable que de faire le métier que l’on aime, mais les rêves, les envies peuvent être fortement échaudés par la réalité. Vigneronne ou vigneron n’est pas un métier facile, ni de tout repos. Pour Markus Conrad, Sylvie et Philippe Bruliere, Pierre Devictor la réponse est simple, c’est oui absolument. Mathilde et Florent Croce-Spinelli ajoutent : « nous sommes ravis de nos choix respectifs. Ils nous permettent de nous épanouir dans une démarche de création mais également dans nos relations familiales. Nous travaillons en famille ce qui constitue un vrai retour aux sources, surtout après nos expériences éloignées de la Provence. » Pour Tom Bove wine is my hobby and I enjoy all aspects of it, que dire de mieux.

Comment voyez-vous l’avenir des vins provençaux, aujourd’hui, c’est le boum du rosé, prévoyez-vous une roue de secours en cas de baisse de popularité ?

On ne sait jamais de quoi l’avenir sera fait. Aujourd’hui, le rosé provençal a toujours le vent en poupe. Et s’il n’est pas le premier producteur de rosé en France en volume, il l’est de loin en valeur. Toutefois, la concurrence, les aléas climatiques, une baisse de popularité ou tout autre infortune pourrait freiner ce prodigieux élan…
Qu’en pensent nos interviewés…

Tom Bove n’a jamais mis tous ses œufs dans le même panier, « I have never depended solely on Rosé. 50% of our production is red and white ».
Les vins blancs et rouges, un peu délaissés aujourd’hui au profit du rosé, mais qui m’ont toujours paru être de grande qualité. Il y a de vrai, voire de fabuleux terroirs pour ces deux couleurs.

Une réponse inattendue, mais certes pertinente de Mathilde et Florent Croce-Spinelli : « nous pensons que le marché du rosé risque d’évoluer sur un modèle Champenois avec de grosses maisons qui achèteraient la production en vrac ou le raisin à des tarifs très élevés aux plus petits. Ces derniers n’auraient plus d’intérêt économique à mettre le vin en bouteille du fait des cours élevés du vrac et de la tonne de raisin. C’est pour cela qu’il est primordial pour nous de nous positionner sur le secteur des vins de qualités et d’expression d’identités marquées. En plus de nos convictions, cela constitue maintenant un élément majeur de notre positionnement marketing pour pouvoir augmenter nos prix de vente moyens parallèlement à la qualité de nos vins. Ceci passe bien entendu par le développement de la production des vins rouges et blancs, mais aussi sur des micro-cuvées de rosé plus travaillées et non calquées sur le model général actuel ».

« Le Château de l’Escarelle produit aussi bien du Rosé que du rouge et du blanc : nous veillons à diversifier notre circuit de distribution » explique Yann Pineau.

Pour Philippe Bruliere c’est pareil « forcément notre domaine produit des vins rosé mais nous avons aussi beaucoup de succès avec les vins blanc et rouge et notre volonté est de continuer à développer également ces deux couleurs ».

 Pierre Devictor développe aussi ses rouges et ses blancs : « effectivement le rosé a le vent en poupe, mais nous continuons toujours à développer nos rouges et nos blancs ».

Un peu comme pour Tom Bove, au Domaine Féraud, Markus Conrad est loin de miser tout sur le rosé : « nous ne sommes bien sûr pas mécontents du boum du rosé et particulièrement de la valorisation des rosés provençaux. Mais contrairement à beaucoup de nos collègues, nous limitons notre part de rosés à environ 60%.
Je suis trop amoureux de notre Blanc de Rolle et de nos rouges faits de très vieilles vignes de Syrah et de Cabernet Sauvignon. Pour moi ces vins absorbent ´l’essence de notre terroir : la chaleur des jours d’été et la fraîcheur des nuits, le Mistral et les herbes de Provence. »

Un autre souci, ce sont les conditions climatiques qui sont de plus en plus extrêmes, tant en force qu’en imprévisibilité, comment gère-t-on ça ?

« We have a very good team that is alert to changing conditions. Every year is different and I do not really see that we are having more extremes now than 20 years ago. 1993 saw huge rain storms during September. 2003 was dramatically hot and dry (very similar to 2017) » démontre Tom Bove.

Les autres réagissent plus ou moins avec fatalité – il s’agit, avec humilité, d’accepter ces conditions- ou font confiance à la biodynamieles aléas climatiques font partie intégrante du millésime, un sujet qui nécessite d’être réellement en biodynamie – ce qui équivaut à – mettre le vignoble dans les meilleures conditions pour les affronter. Et il y a les chanceux… nous avons un micro climat qui nous empêche d’avoir des conditions climatiques extrêmes.

Fin de ce questionnaire qui montre que les vignerons ne se contentent pas de produire ce qui ‘marche’, mais ont une véritable réflexion sur leur terroir, sur ce qui convient d’y faire le mieux et d’avoir toujours, dans la mesure du possible, un rien d’avance sur les nouvelles donnes climatiques. Sans oublier de rester attentif à l’évolution du marcher…

Nous avons aimé leurs cuvées

 Ces six domaines et châteaux nous ont envoyé quelques cuvées dont voici la sélection :

Arômes des Maures 2017 – Côtes de Provence – Domaine des Féraud

Saumon pâle, il respire les roses anciennes et les agrumes, orange confite et kumquat ombrés de poivre et de cardamome avec un soupçon de fenugrec. Un jus langoureux à la fraîcheur délicate, celle du fruit dont la saveur nous rappelle de façon séquentielle la framboise et le melon, la fraise et la mandarine. La belle longueur délicatement acidulée au léger pointu du citron jaune renforce le caractère du vin.
60% de Cinsault, 20% de Grenache, 5% de Syrah, 5% de Cabernet Sauvignon et 10% de Rolle fermentés en barriques de 1 et 2 vins.

Indigène 2015 – Côtes de Provence – Domaine des Féraud

Grenat foncé, il offre d’emblée des senteurs de pâtes de prune et de cassis épicées de poivres noir et de tanaisie. La bouche ample et gourmande est soutenue par la fine amertume rafraîchissante de la réglisse. Elle a du souffle et de l’éclat, des tanins gaufrés à la texture confortable. Une longueur faite de fruits rouges acidulés et épicés.
85% de Syrah et 15% de Cabernet Sauvignon fermentés en cuve, élevés 15 mois en barriques.
Domaine de 50 hectares, certifié en agriculture biologique, situé à Vidauban.
https://domainedesferaud.com

Blanc Bio 2017 – Coteaux Varois en Provence – Château Bellini

Doré vert, il hume la fleur de sureau et l’agrume confit. Volume et ampleur arrondissent la bouche, fraîcheur et minéral l’assoient. Une pointe de sel met en valeur les arômes déjà sentis. S’y ajoute une branche d’aneth et quelques la chair onctueuse de quelques fruits blancs. Une fine ligne amère au goût de gentiane soutient de son élégance ce vin délicat que l’on marierait volontiers à une baudroie.
Assemblage de Rolle, de Sémillon et de Grenache blanc vendangés manuellement.
Le Château Bellini a été repris en 2016 par Tom Bove. Le vignoble s’étend sur 36 ha de terrasses dans les environs de Brignoles.
http://chateaubellini.com
www.wine-not.be

Prestige blanc 2017 – Côtes de Provence – Domaine de la Sanglière

Jaune vert, son nez respire le vétiver, l’anis, la lavande et le citron jaune auxquels s’ajoutent quelques fragrances exotiques de mangue, et d’ananas. La bouche offre une belle densité rafraîchie par un rien d’iode, du croquant et de l’onctuosité. Un vin bien équilibré et à la présence bien affirmée. Un blanc provençal à l’accent de pignons et lavande.
Ce 100% Rolle passe loge en demi-muids pendant 8 mois.

Prestige rouge 2016 – Côtes de Provence – Domaine de la Sanglière

 La robe grenat foncé, le nez frais et fruité propose cerise, cassis et frais, rafraîchis de menthe et soulignés de poivre. En bouche, les tanins soyeux et bien épicés se teintent des fruits sentis. La longueur se veut florale et développe l’élégant parfum de la violette.
Assemblage de 60% de Syrah, de 20% de Grenache et 20% de Cabernet Sauvignon.
Le domaine s’étend sur 20 ha entre La Londe-les-Maures et le Fort de Brégançon.
www.domaine-sangliere.com

Les 2 Anges 2017 – Coteaux Varois – Château de l’Escarelle

Rosé plus pâle qu’un pétale de rose. Nez de framboise et de cerise. Bouche très élégante à la note saline et agréablement acidulée, fraîcheur qui rappelle le citron vert avec sa nuance vanillée et le cédrat avec son trait poivré.
Assemblage de Grenache, Syrah, Mourvèdre.
Les 100 ha de vignes se lovent au sein d’un écrin de 1.000 ha de nature préservée. Il se situe à l’ouest de Brignoles.
www.escarelle.fr

Quintessence 2016 – Côtes de Provence – Château Saint Esprit

Grenat noir au nez légèrement fumé derrière lequel se distingue la cerise et la fraise noire, la mûre et l’arbouse. En bouche, les tanins bien marqués s’engloutissent dans le jus généreux des baies senties, y ajoutent la prunelle et le cassis soulignés de réglisse.
Assemblage de Mourvèdre et de Syrah vinifiés en cuves ouvertes pendant trois semaines. Élevage en barriques neuves pendant 14 mois.
Le Château Saint Esprit se trouve entre Draguignan et Lorgues compte 25 ha.
www.saintesprit-provence.com

Divine 2014 – Côtes de Provence – Domaine de la Bastide Neuve

 Grenat sombre, au nez bien fruité, marmelades de groseille et de cassis avec des notes de prunelles et de figue noire agrémentées d’une feuille de tomate. La chair des baies croque en bouche et se fond dans la soie tannique. Une note subtile de caramel apporte un supplément de rondeur à ce Provençal raffiné.
Assemblage de 60% Syrah et de 40% de Cabernet Sauvignon égrappés. Élevage de 10 mois en 600L.
Le vignoble du Domaine de la Bastide compte 7 ha de vignes en production et se situe à Le Cannet des Maures.
http://bastideneuve.fr

Marc Vanhellemont

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