Michel Drappier, une pétillante modestie

13/05/2016
“Les vignes et les arbres vous enseigneront ce que vous ne pourrez jamais apprendre d'aucun maître".
Bernard de Clairvaux

Direction la Côte des Bar, tout au sud du vignoble champenois.

À peine sortis de l’A5, nous voilà crapahutant sur des chemins étroits entre Bar-sur-Seine et Bar-sur-Aube. Enfin, c’est Urville, un nom qui résonne dans les cœurs des explorateurs bachiques. Là, au détour de la rue des Vignes gît, placide, une ancienne dépendance de l’abbaye de Clairvaux. L’histoire de ces murs, aujourd’hui habités par la famille Drappier, remonte au 12es, au temps où Saint Bernard fit construire bâtiments et caves dépendants de son abbaye.

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Mais revenons à la famille Drappier qui semble bien ancrée dans l’histoire de France. Leur vignoble d’Urville date de 1808, date de la création du domaine. Aujourd’hui, c’est Michel Drappier qui dirige les 54 ha en propriété, auxquels s’ajoutent 53 ha en fermage autour de Reims et sur la Côte des Blancs. La tradition n’habite pas uniquement Michel et son épouse Sylvie, elle se ressent déjà et se projette dans l’avenir bouillonnant de la 8ème génération.  Hugo, l’aîné, a suivi les cours d’œnologie à Beaune. Charlène a étudié le commerce et la géographie à New York et à Lille. Antoine, le benjamin, très proche de la nature, est doué quant à lui d’un tempérament créatif indiscutable. Ce qui nous fait dire que les Drappier déploient toute une palette de talents…

C’est Michel qui nous accueille, sous le regard de Bernard de Clairvaux, dont le portrait trône au-dessus de la cheminée. Ce n’est pas un hasard, Michel semble entretenir quelques liens spirituels, voire méditatifs…

Avant de déguster les derniers nés, une visite de cave s’impose. Là, gisent entre les bouteilles bien alignées quelques flacons gigantesques.  Chut ! Ici repose le Champagne…

Vendanges Champagne Drappier 2013 Champagne Drappier - Vendanges 2013 © Mathieu Drouet - www.takeasip.net

De retour au séjour stylé, nous écoutons, sereinement assis ou, qui sait, inconsciemment  fébriles, l’énumération de la suite des évènements. Tout d’abord, il faut fixer l’heure et l’endroit du déjeuner. Après mûres réflexions, c’est décidé, nous irons à quatre, Michel emmène son cadet, à quelques lieues d’ici. Cet intermède pratique ne fait pas oublier la bienséance, le style, la prévenance et bien entendu le souci du détail qui semblent être inscrit dans les gênes de Michel. Qu’il pousse de temps à autres jusqu’à l’extrême. Mais pas dans l’extériorité, non, plutôt comme l’expression d’une exigence intérieure. À l’image, peut-être, de ces Champagne qui bien plus qu’une évocation de réjouissances exubérantes, apparaissent comme une franche jubilation, fruit d’une lente et intime maturation, mais s’offrant volontiers à la convivialité.

GSmassale211Le père de Michel se consacrait principalement au vignoble. Son fils préfère se focaliser sur le vin, pour en exprimer la pureté dans toutes ses acceptions, allant même jusqu’à l’éthique.
Il est d’ailleurs à se demander si l’emblématique Carte d’Or n’est pas un clin d’œil à la Côte d’Or, à cette Bourgogne si proche.
Michel n’est pas homme à rester tranquille, ni à faire des concessions en matière qualitative; aussi est-il perpétuellement en quête du Graal vineux.

Si, dans sa jeunesse, il a créé la Grande Sendrée, une cuvée parcellaire issue d’un terroir jadis calciné, il se captive depuis quelques années pour les cépages autochtones oubliés.
Dans la cuvée Quattuor, l’Arbane, le Petit Meslier et le Blanc Vrai s’assemblent avec l’élégance au Chardonnay; cette «sculpture bachique» présente une complexité et une profondeur particulières.
Une foule de projets se bousculent encore dans sa tête. Ils y mûrissent en secret et 2017 devrait être une année singulière…

Un à-côté sublime en guise d’au revoir: le Domaine Drappier élabore un très haut de gamme parcellaire, la cuvée prestige de Boërl & Kroff; un blanc de noirs de pur Pinot,  un Champagne des plus exclusifs.
Nous avons eu la chance de déguster quelques gouttes du millésime 1995. Convivialité d’un moment rare autour d’une bouteille d’exception dégustée sans chichis, c’est le produit qui compte, pas le decorum, merci Michel.

Grande Sendrée

Cuvée de jeunesse, cuvée intelligente… Urville est un petit village, connu des amateurs très éclairés. Pour en faire connaître la production, un seul moyen, jouer la qualité, la vraie qualité, celle qui a du fond, celle qui raconte quelques choses à nos sens. Le village a brûlé en 1836, maisons et forêts alentours. Un coteau en garde encore la trace, une couche de cendre indique le foyer du drame. Le grand-père de Michel y planta de la vigne et écrivit dans son carnet Sendrée pour le lieu-dit, un S, un C, difficile à cerner.

Grande Sendrée 2006 brut Champagne Drappier

champagne-drappier-grand-sendree-brut-2004Il lui faut prendre son temps, la laisser s’acclimater. En attendant, elle nous laisse l’admirer. Vert délicat lamellé de platine, quelle élégance stylée. La robe déboutonne avec minutie ses chapelets de nacre. Ils fusent, virevoltent plus vite que notre pensée. Grivoise, non, la Grande Sendrée simplement nous apprivoise pour ensuite nous combler de ses trésors enfouis au plus profonds de ses chairs. En premier, elle nous livre ses parfums, subtils et raffinés certes, mais évoquant la terre où elle est née. Là pousse la camomille, le seigle dont on fait le pain, la gentiane et la réglisse. Elle aime aussi quelque exotisme, sans folie, juste le jus d’une mandarine, une pincée de poivre, un éclat de chocolat blanc. Mais, en creusant un peu, on la sent marquée par un souvenir  caché au plus profond de son âme, indéfinissable senteur très légèrement âcre. C’est ténu mais bien là. Voilà. Une note de silex frotté, de fumée. La bouche ne la remarque pas et s’amuse tout de go des bulles qui aiguillonnent ses papilles. Les affutant à chaque effleurement, les rendant plus réceptives aux arômes floraux et fruités. Les agrumes confits apportent à la fois fraîcheur et amertume. Amertume qui nous envoûte par tant de subtilité, écume plus légère que l’air. Quelques fruits blancs se frottent au relief perceptible de la texture minérale et libèrent leur jus suave. Une douceur bienvenue aboutissement d’une longue retraite souterraine. Confinement méditatif qui débouche aujourd’hui sur une jubilation  d’une allégresse infinie. Tchin !
La Grande Sendrée assemble 55% de Pinot Noir et 42% de Chardonnay qui poussent dans un sol de craie fine et légère recouvert d’une fine couche de cendre (reliquat de l’incendie de la forêt en 1836).
Seuls les jus de première presse sont utilisés et déplacés par gravité afin d’éviter les pompages, ce qui évite l’oxydation. Utilisation minimale de soufre et débourbage naturel. Fermentation alcoolique d’environ 2 semaines  à basse température suivie de la fermentation malolactique naturelle et complète. Pas de de filtration. Élevage en foudre durant 9 mois. Après la mise en bouteilles pour la prise de mousse, la cuvée reste sur lattes plus de 7 ans. Dosage : 4,5 g/l
www.champagne-drappier.com
BRISTOL FOOD & WINE info@bristolgroup.be +32 2 890 95 52

Johan De Groef et Marc Vanhellemont

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