Malagousia, ou les raisins de la reconquête

22/02/2016 - Nombreux sont les cépages oubliés, ou plus exactement abandonnés, et qu’on s’efforce aujourd’hui de sauver, au nom de la diversité. Mais rares sont ceux qui, comme la Malagousia, deviennent conquérants! Au point qu’on en oublie, justement, qu’elle a failli disparaître !

La Malagousia est originaire de la région de Nafpaktos (alias Lépante), sur la rive nord du golfe de Corinthe; cette région ayant connu de multiples occupants au cours des siècles (notamment Angevins, du 13ème au 14ème siècle, puis Vénitiens, du 15ème au 17ème siècle), de nombreuses hypothèses sont permises quant à son origine, locale ou plus lointaine. Je ne me prononcerai pas.

Merci à Vassilis et à Vangelis !

Quoi qu’il en soit, ce cépage était en bien mauvaise posture dans les années 60, de nombreuses vignes ayant été abandonnées à Lépante lors des combats de la guerre civile ; or la vigueur du cépage nécessite des tailles fréquentes et rigoureuses.
Dans les années 1970, cependant, un agronome de l’Université de Thessalonique, Vassilis Logothetis, qui s’était lancé dans la réalisation d’un conservatoire de vieux plants, vint récolter à Lépante des boutures de Malagousia sur de vieilles pergolas. Le scientifique louait une parcelle au Domaine Porto Carras, près de Thessalonique, où il plantait les boutures ainsi récoltées dans toute la Grèce (une trentaine de cépages au total).
Vangelis Gerovassiliou, qui gérait Porto Carras à l’époque, perçut rapidement le potentiel de cette variété vigoureuse et particulièrement aromatique; une fois qu’il a eu fondé son propre domaine, Ktima Gerovassiliou, toujours en Macédoine centrale, Il se mit en tête de la redévelopper. C’est lui, aussi, qui en a identifié les deux clones principaux – un clone à petits grains, le plus aromatique, et un clone à grains moyens.

La reconquête

malagousia grapesCépage tardif et productif, la Malagousia s’est bien adaptée au Nord de la Grèce, et notamment à la Macédoine littorale, qui, par rapport aux autres régions du pays, a l’avantage d’être bien arrosée – car la Malagousia n’aime pas la sécheresse. Elle y a connu un développement rapide (parfois aidé par l’irrigation). On en a introduit également en Attique, à Mykonos, à Kos, à Leucate, à Rhodes, et elle a repris pied à Lépante.
Avec l’assyrtiko, c’est sans doute le cépage blanc de Grèce le plus à la mode ces dernières années. Tout est relatif, évidemment: le total d’hectares en exploitation ne dépasse guère les 250 ha. Mais il n’était encore que d’une vingtaine d’hectares au tournant du millénaire.
Et surtout, après quelques décennies de chardonnite et se sauvignonnite quasi généralisée, cette expansion illustre le retour des Grecs vers leurs variétés locales. Une réappropriation qui n’est pas seulement sentimentale: quand la concurrence sur les cépages les plus courants devient féroce, miser sur des spécialités peut avoir un véritable intérêt économique.
Plantée sur de bons porte-greffes (certainement pas le SO4 qui augmente le problème de sécheresse), récoltée à maturité, à des niveaux de rendements inférieurs à 60hl/ha, et vinifiée correctement, elle donne des vins au nez particulièrement séduisant, et à la bouche bien pleine; le cépage le plus proche, en termes d’arômes, me semble être le viognier. Mais la Malagousia présente cependant un peu plus d’acidité, en moyenne. On pense aussi au Torrontes.
Il semble que les schistes lui confèrent un plus qualitatif : sur des sols pauvres, des rendements naturellement inférieurs à 30 hl/hl en concentrent les vertus.

Avant l’heure, c’est pas l’heure…

Trois écueils à éviter, avec la Malagousia: primo, la sous-maturité : à moins de 11,5° d’alcool potentiel, ses arômes sont inhibés. Secundo ; la sur-maturité : son côté terpénique devient assez envahissant lorsqu’il dépasse les 14° d’alcool potentiel.
Tertio: une taille trop brutale ; il faut éviter la formation de trop grosses grappes, et la conduite en Guyot, bien qu’elle ne soit pas vraiment toujours dans les mœurs en Grèce, peut s’avérer une bonne solution.
Agréables dans leur jeunesse pour leur côté aromatique, les vins de Malagousia gagnent souvent en densité et en complexité après un ou deux ans, sans rien perdre de leur séduction.
Bien souvent ; ceux qui font la fine bouche devant le caractère très (trop?) accessible des vins de ce genre de cépages séducteurs (le masochisme a la vie dure dans microcosme de la dégustation) pourront trouver la profondeur qu’ils attendent… avec un peu de patience.
A titre d’exemple, voici deux 2013, parfaits à boire aujourd’hui.

Alpha Estate Malagousia IGP Fiorina 2013

malagousiaAlpha Estate se situe dans la région de Fiorina, à la frontière entre les deux Macédoines – grecque et macédonienne, une zone montagneuse et fraîche, de climat semi-continental. L’altitude frise ici les 700m. Les sols sont argilo-sableux.
Sa Malagousia présente un fruité délicat de poire, de melon et de citron, quelques épices, un soupçon de poivre, c’est flatteur, mais raffiné ; la bouche étonne par sa fraîcheur, mais il y a du volume, et le retour du fruit équilibre la finale, qui paraît presque souple. Rondeur et aspérités, on voyage d’un extrême à l’autre, et c’est bien agréable. Alpha Estate
Vinodis (Curieusement, Delhiaze Wine World propose le sauvignon de ce domaine, mais pas ce Malagousia).

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Gerovassiliou Malagousia IGP Epanomi,

malagousia-enEgalement situé en Macédoine, mais beaucoup plus près de la côte (la mer borde le domaine sur trois côtés), Ktima Gerovassiliou se passionne pour la Malavousia, un cépage que son propriétaire a contribué à sauver.
Un climat doux, des sols sableux et calcaires (avec présence de nombreux fossiles), une faune et une flore protégée caractérisent la zone d’Epanomi, à 25 km de Thessalonique.
Cette Malagousia est issue d’une sélection parcellaire partiellement fermentéde en barrique, puis élevée sur lies – formé à l’école Peynaud, Vangelis Gerovassiliou croit au potentiel d’élevage de ce cépage.
Pas une trace de bois, cependant, dans le nez, qui démarre en fanfare avec un panier de fruits mûrs – abricot, pêche, orange, écorce de citron, et quelques notes de muscat; l’entrée en bouche se montre tout aussi affriolante (mangue, cédrat), mais elle ne peut cacher une très belle structure, un côté presque tannique ; ajoutez une pointe de sel… et de poivre vert, juste ce qu’il faut de vivacité pour qu’on en s’endorme pas en finale, et vous avez un vin de rêve…
A noter que Gerovassiliou élabore également une Malagousia vendange tardive – pardon, late harvest, extèrement complexe. Ktima Gerovassiliou
www.sani-impex.be

Gerovassiliou1

Hervé Lalau

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