Machine à vendanger : le pour, le contre et le non-dit

29/09/2017 - A l’heure où les vendanges battent leur plein, nous nous sommes penchés sur à un phénomène qui se généralise, mais qui reste très peu médiatisé : la vendange mécanique.

Voici près de 40 ans que les machines à vendanger sont apparues en France – d’abord dans le Bordelais ; depuis, elles se sont fortement développées : la France représente aujourd’hui près de la moitié du parc mondial de machines à vendanger, et on estime à plus de 60% le volume de la récolte vendangé à la machine dans l’Hexagone.

L’image… et la réalité

Malgré cette progression, la machine est rarement mise en avant – quand elle n’est pas franchement décriée. Bon nombre de vignerons communiquent sur la vendange manuelle, qu’ils considèrent comme un argument qualitatif ; car dans un pays où l’image du vin est toujours liée à un imaginaire paysan, des vendanges mécanisées font un peu tache. Pourtant, du côté des céréaliers, la moissonneuse-batteuse ne choque plus grand monde…

Cette image négative est sans doute également liée aux défauts des premiers modèles qui maltraitaient la vendange et/ou la vigne.

Ce point a pourtant fait l’objet de multiples améliorations ; aujourd’hui, les machines permettent d’adapter la force du secouage et se montrent beaucoup plus sélectives ; égrappage par vibration, trieuse embarquée à tapis rotatif, érafloir-égréneur à peigne ou à doigts souples… les vendangeuses mécaniques modernes incorporent plusieurs systèmes qui évitent de blesser les bois et de récolter des matières étrangères.

Selon des études menées par l’Institut français des Produits de la Vigne (IPV), le taux de déchets dans la vendange passe d’environ 1,8% à 0,5% quand on utilise un égréneur simple, et descend à 0,2% avec un égréneur et trieur.

Au point qu’aujourd’hui, il devient difficile de reconnaître un raisin vendangé à la main et un raisin vendangé avec une machine récente et bien réglée.

Des tests poussés effectués dans le Diois ont montré que la vendange mécanique n’occasionnait aucune baisse de qualité pour autant qu’on protège la vendange de l’oxydation dès la parcelle. Ce qui est désormais possible avec la neige carbonique, par exemple.

Les objections d’ordre qualitatif semblent donc de moins en moins justifiées. D’autant que bon nombre de grands domaines ont recours à des tables de tri qui permettent de séparer le bon grain… du mauvais, qu’il ait été ramassé à la main ou à la machine.

Mais pourquoi donc recourir à des machines ?

La raison qui vient en premier à l’esprit est d’ordre socio-économique: la machine permet d’éviter les coûts salariaux des vendangeurs saisonniers (déclarés) – les salaires en eux-mêmes, et les charges afférentes. Or, ces charges sont plus élevées en France que dans les autres grands pays viticoles.

Le second argument qui milite pour la mécanisation tient à l’offre de main d’œuvre. Les exploitations de moyenne et grande taille sont de plus en plus confrontées à un problème de la pénurie de vendangeurs qualifiés.

Le troisième argument, qui étonnera bon nombre de lecteurs, sans doute, est qualitatif.

Pour les exploitations de taille importante (qui ne sont pas forcément moins qualitatives, si l’on pense au Médoc, par exemple), la rapidité de mise en œuvre de la machine à vendanger, et sa rapidité de fonctionnement permettent de choisir le moment idéal de récolte sans se soucier de la disponibilité de la main d’oeuvre en un jour et lieu donné.

Avec la vendange manuelle, un vigneron doit parfois décider de vendanger trop tôt ou trop tard, en fonction de la présence ou non des vendangeurs, que personne ne souhaite évidemment payer à ne rien faire.

Les limites

Certaines appellations interdisent la vendange mécanique (le Beaujolais, par exemple, car les baies doivent être acheminées entières au conquet). Par ailleurs, certains vignobles s’y prêtent mal (terrains accidentés, fortes pentes, rochers, obstacles) ; enfin, certains cépages peuvent poser problème car leurs bois ou leurs baies sont plus fragiles (on pense au pinot noir, au carignan et à l’ugni, notamment).

Il y a aussi la contrainte économique ; ne serait-ce que le prix d’achat de la machine. On trouve déjà de bonnes occasions à 50.000 euros, mais en neuf, il faut plutôt compter 80.000 euros. Et avec certaines options, cela peut facilement monter jusque 200.000 euros, ce qui ne les met pas à la portée de toutes les bourses

Il faut aussi budgéter la mise aux normes des vignes pour qu’elles puissent être vendangées à la machine (écartement, palissage, piquets, agrafes…).

Le retour sur cet investissement n’est pas immédiat, mais il est d’autant plus rapide que la main d’oeuvre nécessaire pour vendanger est importante.

Enfin, il également tenir compte de coûts annexes inhérents à l’entretien des machines ; celles-ci doivent avoir une hygiène optimale, il faut donc prévoir une aire de lavage, avec un bon éclairage (dont coût : environ 15.000 euros).

Sans oublier le poste carburant – même si les machines actuelles sont moins gourmandes que par le passé, elles consomment tout de même quelque 25 litres/ha, ou 20 litres/heure, en moyenne. Bien que l’on trouve à présent sur le marché des machines électriques à batteries rechargeables, un peu sur le modèle des chariots élévateurs.

L’aspect environnemental mériterait également d’être étudié avec précision ; des éléments comme le compactage des sols, la durée de vie des vignes, la consommation d’eau et d’énergie devraient alors être pris en compte… bien que, sur ce dernier point, si l’on inclut le transport des vendangeurs, il n’est pas certain que l’empreinte carbone de la machine soit toujours supérieure à celle de la vendange manuelle.

Quel type de viticulture ?

Quand on parle des avantages et des inconvénients de la machine, il faut d’abord spécifier le type de viticulture auquel on s’intéresse.

Le plus gros de la production de vin, aujourd’hui, est de type industriel ou semi-industriel ; cette production est axée sur la demande et sur des recettes reproductibles d’année en année; dans cette optique, les vignes deviennent une variable ajustable;  on doit pouvoir changer rapidement de cépage si le marché l’exige, arracher et replanter ; on doit aussi pouvoir vendanger rapidement et à moindre coût des vignes de bon rendement si l’on veut pouvoir être rentable et concurrencer la production étrangère.

La mécanisation répond à ces exigences. Les éventuels risques pour la durée de vie des vignes (les blessures occasionnant des maladies du bois, par exemple), sont moins importants pour ce type d’exploitation, puisque la durée de vie d’une vigne y dépasse rarement 25 ans.

A côté de cela, on trouve une viticulture de type familial, axée sur l’offre, et dont les atouts sont la différenciation, une recherche d’excellence pas forcément reproductible tous les ans, et où les coûts plus élevés à l’hectare peuvent être (idéalement) intégrés dans un prix à la bouteille plus élevé ; une viticulture à taille humaine, où l’unité de compte est la parcelle, et où la vendange manuelle a toute sa place. Même si, il faut le préciser, certaines de ces exploitations de moyenne ou petite taille recourent, elles aussi, à la vendange mécanique, que ce soit par choix ou par obligation.

Mettre fin à l’hypocrisie

Quoi qu’il en soit, les machines font désormais partie du paysage viticole français. Mais comme rares sont les consommateurs de vin qui assistent régulièrement aux vendanges, chi lo sa ?

Quant à nous, dégustateurs professionnels, il nous faut vous l’avouer : nous ne sommes pas capables de reconnaître à l’aveugle un vin d’une vigne vendangée à la main d’un vin d’une vigne vendangée à la machine !

En résumé : il serait temps de mettre à jour le logiciel de la communication en matière de vendanges : une bonne partie de ce que nous buvons aujourd’hui est récolté à la machine, l’occulter est une forme d’hypocrisie, et continuer à ne communiquer que sur la vendange manuelle serait une forme de tromperie.

Hervé Lalau

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