M. Chapoutier avec le grand M de Michel, Méga, Multiple, Minutieux…

11/01/2017 - “ L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence.” (Amin Maalouf, Les Identités Meurtrières).

A l’angle d’une rue tranquille de Tain l’Hermitage trône l’emblème ‘’Fac & spera’’ (Fais et espère). Au faîte de l’établissement, trois tonneaux percent le mur, référence aux prémices d’une entreprise qui a acquis une réputation mondiale,  M. Chapoutier. Chapoutier, c’est aussi l’emblématique colline de l’Hermitage, avec laquelle la maison est très liée…

Nous pénétrons dans l’entreprise familiale au cœur battant depuis 1808. Au moment où il nous reçoit chaleureusement, Michel Chapoutier, l’actuel vigneron-administrateur, vient déjà d’y passer quelques heures laborieuses. Les suivantes seront consacrées à une entrevue à la fois réfléchie et complexe. Quant au cadre, son bureau reflète le degré de culture de notre hôte : objets précieux, livres rares et surtout une superbe collection des œuvres de l’aborigène australien Clifford Possum. Tout se trouve inscrit là, dans le «terroir Chapoutier», ses actions comme ses espérances. Rien n’est sans signification, tout respire son style, sa façon d’être.

C’est avec des yeux pétillants, mais un regard critique, que Michel nous raconte sa passion pour les vins de terroir. Sans snobisme toutefois, il ne veut pas en faire des «bêtes de concours». Simplement révéler le terroir, en faire un instantané. À chaque cuvée sa vérité et le droit de revendiquer sa particularité. Soudain, dans le feu de son argumentation, comme un philosophe fanatique du vin, Michel s’élance dans le bureau voisin de sa secrétaire pour en revenir un livre de poche à la main; simple cadeau ou devoir de lecture ? Cela nous donne à méditer.

L’entrevue est  bien entamée, et à la question de savoir quelle est la cuvée qui lui correspond le mieux, celle qui reflète son identité profonde, il nous renvoie au Prophète de Khalil Gibran, et aux Identités Meurtrières d’Amin Maalouf. C’est qu’il préfère additionner plutôt que choisir.

La dialectique du Petit Prince…

Pour lui, toutes ses cuvées sont ses préférées. Toutefois, le choix dépend de l’ambiance et avec qui et avec quoi on les boit. Pour nous, hic et nunc, il choisit un Saint Joseph (Le Clos, voir ci-après)… alors que nous pensions qu’il opterait pour l’un de ses mythiques Hermitage (ce n’est pas pour rien que Parker a donné 100/100 à plus d’une trentaine de cuvées de Chapoutier). Mais il suit sa propre logique, qui va bien au-delà du rationnel et du prévisible. En d’autres mots, il fait attention à l’altérité de l’autre et recherche l’identité au pluriel. S’en suit un long discours sur ce qu’est le patchwork des terroirs de l’appellation Saint Joseph. Et comment, en utilisant la dialectique du Petit Prince, on arrive à apprivoiser le granit à la luminosité exceptionnelle.

Ardent et expansif, Michel Chapoutier travaille en mode biodynamique et donne avec une certaine éloquence… le dernier mot au terroir. Quand je le vois se mouvoir, je me l’imagine élève à Lyon, avant tout indiscipliné et non conformiste. Comme quelqu’un qui sait déjà qu’il doit quitter la ville pour aller s’épanouir dans le Vercors, aller se colleter à la biodynamie. Seuls quelques vrais maîtres sont à la hauteur pour éduquer un «élève non-modèle». Seuls quelques vrais maîtres supportent et créent de nouveaux maîtres. Pour lui ce furent André Arnaud et François Bouchet. Le M de M. Chapoutier n’est pas celui de Médiocrité. À l’inverse, Michel trouve que dans ce que l’on fait, on doit rechercher l’excellence. Et pour elle, il y a toujours et partout de la place.

Michel Chapoutier est indéniablement un entrepreneur talentueux et des plus passionnés, avec une vision différente de celle des managers habituels, tant il se sent enraciné dans sa vision et sa mission de vigneron biodynamiste: la qualité naît et se fait dans le vignoble. Le souci de l’authenticité et son entêtement de granit… pour les granits font partie de la même cohérence. Un entrepreneur entreprend et Michel le fait dans un tempo inimaginable que d’autres appelleraient de la désinhibition. Il ne connaît rien d’autre. Mais ce rythme est cadré par sa vision de pluralité. Être grand dans le minimal. Être grand dans la pluralité des minuscules. Macro micro. MmmmmM.

Le Mythe de Midas

Michel Chapoutier possède au plus haut point une sensibilité intuitive pour anticiper les opportunités futures. Depuis 2014, en tant que Président d’Inter Rhône, il fournit un travail de fond expliquer les actions nécessaires, et pour transmettre sa vision et sa passion aux jeunes vignerons, pour qu’ils osent l’être, pour qu’ils osent entreprendre et espérer. L’avenir des vins du Rhône, des vins français, des vins tout court, qu’ils soient communs ou exceptionnellement couteux, réside pour lui dans la diversité des cultures, notamment culinaires, et dans le potentiel qualitatif. Michel est clairement conscient de sa propre histoire, se souvenant de son apprentissage quand il cherche à inspirer les jeunes gens en leur montrant les possibilités qui s’offrent à eux. Créer des conditions, voilà son rôle de médiateur dans la dynamique de vie.

Notre entrevue se termine en beauté par une dégustation de quelques perles, grosses et petites, au sein du restaurant d’entreprise. Un endroit où chacun, sans aucune distinction hiérarchique, un souhait de Michel, peut profiter du moment.

Un exemple instructif pour des cours de l’INSEAD…

Chapoutier et le Colline de l’Hermitage… Michel n’est pas un ermite, ou alors peut-être profane, mais certainement un esthète sensoriel. Que ce soit l’Hermitage à Tain ou le Jasper Hill à Melbourne, dans le monde entier, il recherche le particulier et la quintessence du dialogue entre mère nature et père culture. Michel entreprend cette grande aventure qu’est le vin et en jouit avec une humilité pleine d’espoir. Pour paraphraser Khalil Gibran: ses vins ne sont pas ses vins. Quant à la jeune génération, Mathilde et Maxime, elle dénoue avec une obstination respectueuse l’écheveau Chapoutier en M’s contemporains.

Citons J-C Chapuzet (Des nouvelles de Marius Chapoutier):  “Le temps de se faire un prénom. La chose la plus importante….cette même passion qu’avaient le père et le fils pour le vin.”

Le Clos

Un coteau granitique abandonné qui se languissait de ses ceps. Ne pouvant plus s’exprimer, il regardait les tombes, se rappelant de ceux qui jadis l’avaient vu en feuilles et en fruits. Il ne s’est couvert de vignes de Syrah qu’en 1991. Elles surplombent le cimetière de Tournon, heureux d’avoir retrouvé son écrin de pampres, de vrilles et de frondaisons aux couleurs changeantes. Le granit y règne en maître du substrat nourricier aux murets de soutènement. Il a fallu le reconquérir certes plus difficilement que la friche qui l’avait envahi, puis l’apprivoiser, sans jamais le dompter. C’est la symbiose entre sol et cep qu’il faut viser pour que le premier appose sa griffe dans la lecture du second.

Le Clos 2012 Saint-Joseph M. Chapoutier

Rubis noir, on le regarde un moment, admirant ses reflets pourpre, simplement, sans songer au temps qui s’écoule, cela pourrait paraître ennuyeux, mais ce n’est autre qu’une façon d’imaginer ce qu’il a à nous donner, méditation qui s’approfondit à chaque giration, court instant d’éternité. Retour à la réalité juste troublée, ou nous, par les premiers effluves de fève de cacao un rien torréfiée, éclaircie de poudre de riz aux parfums subtils de racine d’iris et de poivre cubèbe. Le nez, d’un mouvement rapide se penche sur l’orbe vermeil où par petits jets répétés, la mûre, la prune sombre et la juteuse burlat viennent lui maculer l’appendice nasal. Ce grimage d’Auguste au sourire poivré nous ferait pleurer s’il n’était pas radieux de soleil, heureux de sa richesse épicée, satisfait de son équilibre… parfait. Son éclat minéral en dit long sur la fermeté de sa structure, la finesse de son grain tannique parle de l’élégance de son caractère, la fraîcheur de son esprit nous laisse entrevoir la profondeur de son âme. Altier, il nous fait cependant une pirouette fruitée, histoire de détendre l’atmosphère, de nous autoriser à le boire sans apriori, simplement comme il est.

Sols bruns issus de granit à gros grains et à micas noirs, fracturés et localement altérés. La vendange, ramassée en caissettes, est éraflée. La fermentation alcoolique se déroule dans une petite cuve de béton brut de 30 hl qui emprisonne de l’O2 libéré durant la phase fermentaire. La macération longue d’environ 6 semaines entraine la polymérisation des tanins à l’effet stabilisateur. L’élevage se fait en fûts dont 20% de neufs pendant 15 mois.

Terminons, non pas en chanson, mais avec une citation de Michel Chapoutier: «Il faut s’ennuyer de temps en temps, regarder les vaches et développer son cerveau».

www.chapoutier.com
www.millesima.be – www.maisondesvins.be – www.chai-bar.be – www.evwines.nl – www.granchateaux.ch – www.grvins.ch – http://fr.millesima.ch/

Johan De Groef et Marc Vanhellemont

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