Le vin de jouvence, merci jack !

15/06/2015 - Déjà en 1933, la thèse de doctorat en médecine du professeur Dougnac (à Bordeaux), par une étude comparative de la longévité humaine des différentes régions de France, montre que les pourcentages les plus élevés d'octogénaires et de centenaires se rencontrent dans les zones productrices de vin et surtout de rouge. A partir des années quarante, on quitte l'empirisme spéculatif qui avait prévalu en la matière pour entrer dans une ère d'investigation scientifique bien concrète.

Les travaux d’Albert Szent-Gyorgyi y sont pour beaucoup,  ce dernier venait de découvrir les propriétés protectrices de la citrine sur les vaisseaux sanguins. En 1944, le Pr. Lavollay va plus loin et constate qu’une consommation de quelques millilitres de vin rouge (par un cobaye, rassurez-vous) augmente la résistance capillaire de façon significative. Il émet alors comme hypothèse la présence dans le vin d’une catéchine responsable du phénomène.

Jack Masquelier : professeur émérite de la Faculté de Médecine et de Pharmacie à l’Université de Bordeaux

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A la même époque, le professeur Masquelier préparait son doctorat, il fut appelé à travailler sur l’arachide et plus particulièrement sa pellicule. Après deux ans de recherches, il isole une substance (procyanidol) dont la structure moléculaire se rapproche beaucoup des catéchines citées par Lavollay. Intrigué, il reproduit l’expérience de ce dernier avec la substance isolée. Le résultat est probant : l’effet vasculo-protecteur est manifeste. Plus tard, il découvre que le pépin de raisin est un tissus riche en « oligomères procyanidoliques » (OPC pour les intimes). Ces OPC, appelés également procyanidines, résultent de l’union de 2 à 5 molécules de catéchine entre elles (quelles drôles de mœurs); au-delà du stade 5 on obtient des tannins. Par la suite, le professeur Masquelier a prouvé que ces OPC étaient bien bio-disponibles pour l’organisme, c’est à dire qu’ils arrivaient intact dans les tissus sans que le transit digestif ne les ait modifiés. Une découverte de taille puisqu’elle permit de commercialiser l’Endotélon, médicament vasculoprotecteur réputé.
Mais pourquoi avaler tristement des cachets contenant des OPC, alors que le bon vin rouge nous les offre sous une forme tellement plus agréable ?

OPC et collagène : sur un même vaisseau

Sur le plan vasculaire, les OPC favorisent l’élasticité des vaisseaux sanguins en agissant directement sur le collagène, protéine de premier ordre puisque responsable de la protection « rapprochée » de la paroi capillaire. Les bricoleurs du samedi seront ravis d’apprendre que les OPC viennent se fixer entre les chaînes peptidiques du collagène, comme des étançons, de manière à renforcer la solidité de l’ensemble. Les expériences de biodisponibilité des OPC ont démontré que moins d’une heure après avoir sifflé son quart de rouge, tout notre organisme est imprégné de procyanidines et que certains tissus tels que l’aorte en étaient plus généreusement garnis. C’est sympa, non ?

OPC et vitamine C : copains comme c. . .

L’impact des OPC ne s’arrête pas là, on sait aujourd’hui que les procyanidines agissent comme facteur d’épargne de la vitamine C. Cela vous fait une belle jambe mais quand vous apprendrez que la biosynthèse du collagène (le matelas protecteur) exige l’intervention de cette vitamine C à deux reprises, alors là, vous demanderez une tournée générale. En fait, c’est très exactement ce qui se passe : lorsqu’OPC rencontreson pote  vitamine C au bistrot, le premier dit à l’autre au moment de régler : »non laisse, c’est pour moi« . Quelle générosité ! Vraiment, la main sur le cœur !
Dans la vie, la vitamine C fait aussi carrière sous le doux nom de « acide ascorbique », je reconnais que pour le commun des mortels cela ne soit pas une préoccupation primordiale, mais ceux qui ont fait la triste expérience d’en être privé, pendant une longue période, ne sont hélas plus là pour témoigner. Au 16ème siècle, lors de ces interminables traversées de l’Atlantique plus de la moitié des équipages crevait du scorbut, par manque de vitamine C dans leur organisme. Cela c’était bien avant « la croisière s’amuse ». Par contre, le capitaine et ses officiers se portaient beaucoup mieux, car à leur table le pinard coulait à flot.
Autre exemple de cet excellent partenariat : la dégradation du cholestérol en acides biliaires constitue la voie normale d’épuration effectuée par notre organisme et elle s’opère sous le bienveillant contrôle de la vitamine C; mais il arrive que celle-ci soit débordée, ainsi lorsqu’une joyeuse bande d’OPC, en virée, passe par là vous pouvez être assurés qu’elle lui portera secours.

Athéromatose et infarctus : merci les OPC

On sait que le développement de la plaque d’athérome, sur la surface interne de l’artère, est facilité lorsqu’il y a une trop grande perméabilité de la paroi artérielle, laquelle résulte d’un taux anormalement élevé d’histamine tissulaire. Vous me suivez ? Non ? Désolé, IVV m’a chargé de favoriser son taux de pénétration au sein du corps médical. Revenons à notre gros bobo : la surabondance d’histamine est à mettre sur le compte de l’enzyme H.D. (un peu trop excité à mon avis) qui transforme l’histidine en histamine. Mais voilà qu’intervient à nouveau la bande des OPC, lesquels révèlent des propriétés inhibitrices sur cet enzyme. De plus, il est aujourd’hui admis que le vin rouge (consommé modérément) favorise un état hypoagrégant des plaquettes sanguines (qui s’oppose à la formation de caillot); à l’inverse de l’alcool éthylique pris en excès. Ce qui tend à expliquer que la mortalité par infarctus est presque cinq fois plus importante à Belfast qu’à Toulouse. On constate que, dans la quantité d’alcool absorbé, le vin ne représente que 5% à Belfast contre 80% à Toulouse.

OPC et cholestérol

Depuis plusieurs années, les campagnes publicitaires nous présentent le cholestérol comme l’ennemi public no.1, il était donc intéressant de voir ce que nos infatigables OPC pouvaient faire face à ce gibier de potence. Pour rappel, l’excès de « mauvais cholestérol » accroît de manière importante le risque de mortalité par maladies cardiaques. Dans le catabolisme normal du cholestérol en acides biliaires, les OPC interviennent au moins de deux façons. Tout d’abord comme facteur d’épargne de l’indispensable vitamine C qui agit sur le processus. En second lieu, il semble bien que les OPC aient un effet favorable sur le travail de la lipoprotéine A1 qui capte le cholestérol libre et facilite son estérification puis son transfert jusqu’au foie. Par contre, un excès régulier d’alcool entraîne une nette diminution de cette lipo A1 et active l’influence de l’enzyme H.D. décrite plus haut. A ce stade de l’exposé, il n’ya plus que les stomatologues qui suivent.

OPC et alcoolisme : le front des Radicaux Libres Oxygénés

Croyez-le ou non, il semble bien que les OPC soient un antidote naturel de l’alcool. Déjà en 1950, le Dr Rougie de la Faculté de Médecine de Bordeaux signale qu’à des doses égales d’éthanol, le vin rouge est beaucoup mieux supporter (par le rat) que l’alcool neutre. Un an plus tard, les recherches de Flanzy le confirment et précisent que « l’effet protecteur s’accroît lorsque le vin a été enrichi en polyphénols par une longue macération » (nous y voilà). On sait depuis 1968, grâce aux travaux de Fridovitch et McCord, qu’il existe dans notre organisme une production de radicaux libres, lesquels sont utilisés à des fins d’épuration de nombreuses molécules exogènes indésirables, l’alcool en fait partie. Bien qu’utiles ces « éboueurs » ont tendance à agresser leur environnement, c’est pourquoi nous sommes dotés de systèmes de régulation qui ont pour mission d’empêcher l’accumulation radicalaire dans les tissus. Mais il arrive que ces systèmes de défense soient submergés par un afflux massif de radicaux libres, alors là bonjour les dégâts; le foie et le système nerveux central sont des cibles de choix. Des recherches ont reconnues aux OPC du raisin un effet capteur intense vis à vis des RLO (radicaux libres oxygénés), ceci grâce à leur fort pouvoir réducteur. Mieux, parmi toutes les substances testées ce sont les OPC qui ont présenté les résultats les plus performants, ceci avec une toxicité nulle et une excellente biodisponibilité.
Mais que demande le peuple?

La posologie idéale

Nous savons maintenant que la plupart des effets physiologiques positifs attribués au vin rouge sont dus aux oligomères procyanodoliques de faible condensation (inférieur à cinq). Il restait encore à vérifier si, dans la pratique, les vins rouges possédaient suffisamment de ces OPC pour obtenir un résultat pharmacologique. Un très long travail de dosage fut donc entrepris sur un grand nombre de vins rouges d’origines variées. Les résultats: avec une fourchette allant de 215 à 1080 mg/litre, on arrive à une moyenne de 540 mg/l. Regardons maintenant si cela colle avec nos besoins. En thérapeutique vasculaire, les spécialistes évaluent la posologie entre 100 et 200 mg/24h. Donc avec 1/2 litre de rouge réparti quotidiennement sur deux repas, vous êtes couverts. Pour ce qui concerne l’activité antiradicalaire, l’industrie pharmaceutique envisage des doses journalières de 100 à 500 mg. Au vu de ces chiffres, on peut véritablement affirmer que le vin rouge dispose maintenant d’atouts sans précédent.

Mais quels sont les vins les mieux garnis en OPC ?

 Au départ, cela dépend surtout de deux paramètres : le cépage et le mode d’élaboration du vin. Comme les OPC sont contenus dans la rafle, la peau et (surtout) les pépins du raisin, ils sont extraits par macération. C’est la raison pour laquelle le vin blanc n’en contient pas. L’élevage du vin et sa conservation ont aussi une influence déterminante sur la teneur en OPC. En effet, au cours de son affinage en fûts (pendant 12 à 18 mois), une grande partie des oligomères vont se condenser en de plus grosses molécules (moins biodisponibles, parce que bloquées au niveau du transit digestif) jusqu’à devenir des polymères hautement condensés qui, à cause de leur poids moléculaire important, vont précipiter dans le fût et plus tard dans la bouteille. Vous l’aurez deviné, le processus se poursuit dans votre cave; ainsi il est probable que votre vin quotidien soit plus favorable à vos artères que votre « Léoville 1961 », celui que vous réserviez pour le mariage de votre arrière petit-fils. La nature est quand même bien faite, n’est-ce pas ?

Daniel Marcil

illustration: La fontaine de jouvence. Premier quart du XVIe siècle, vers 1520

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