Le Sagrantino di Montefalco : quel avenir ?

18/04/2016 - Cépage un rien particulier que ce sagrantino : cultivé uniquement en Ombrie dans la région de Montefalco, son origine se perd dans la nuit des temps. Ce qui ne se perd pas, par contre, ce sont ses tannins. Il doit être l’un des plus riches en polyphénols au monde. Il y a dès lors un problème potentiel pour les producteurs à une époque où les consommateurs du monde entier veulent des « soft tanins ». Un séjour de quatre jours sur place allait me permettre d’en mesurer l’ampleur.

Après deux heures de route depuis Rome, le village de Montefalco se dessine au loin : perché  sur un piton rocheux des Colli Martani, il surplombe la plaine des crues de la rivière Clytumne. La voiture se hisse de route en route de campagne vers les murs de ce bourg ancien jusqu’à atteindre la Piazza del Comune,  place circulaire entourée d’immeubles  dont certains remontent au 17è siècle. Jusqu’à une époque récente, Montefalco n’était guère connu. Ce n’était que l’un des nombreux petits bourgs de l’Ombrie. Et s’il attire un certain tourisme grâce à ses vins de sagrantino, l’endroit reste tout de même un petit bourg tranquille et peu fréquenté.

Le sagrantino, un cépage singulier

Relativement connu des œnophiles désormais, il ne se laisse pas approcher facilement. On ne connaît pas son origine génétique même si, selon une sorte de légende, un cépage rouge antique cultivé dans la région présentait des caractéristiques semblables. Plus près de nous, dans les années 30, le cépage sagrantino est menacé de disparaître. Les habitants de Montefalco, son berceau, abandonnent la vigne pour aller travailler dans les villes. Il ne reste dans les années 70  qu’une quinzaine d’hectares. A cette même époque, la tradition maintenue par quelques vieux vignerons est de le vinifier après passerillage en  vin rouge à sucre résiduel .Le Sagrantino est alors un peu le vin de la fête, notamment à Pâques pour accompagner une épaule d’agneau. Le début des vins secs fait avec 100% de sagrantino ne date que de la fin de la  décennie 1970, grâce notamment au domaine Arnaldo Caprai, véritable précurseur de ce style. Avant cette période, les rouges secs de la région sont produits principalement avec du sangiovese et entrent dans le cadre légal de la DOC Montefalco Rosso, laquelle autorise un maximum de 15% de sagrantino. Par conséquent, voilà le fait important à retenir pour décoder l’appellation protégée Sagrantino de Montefalco   : au contraire de ce qu’on pourrait imaginer, les vignerons actuels ne peuvent pas s’appuyer sur une tradition de rouge sec pour justifier un style  plutôt qu’un autre. Ils doivent donc faire un choix de profil pour leur vin. J’y reviendrai plus loin.

SAGRAN 21

La DOCG

Comme pour rattraper le temps perdu, la DOCG Montefalco Sagrantino secco fût attribuée en moins de dix ans(1979)  aux vins produits uniquement dans les villages de Montefalco, Gualdo Cattaneo, Castel Ritaldi et Giano dell’Umbria, dans la province de Pérouse. Et mieux (ou pire) encore : depuis, et plus précisément dans la décennie 2000, la région a connu un véritable boom : il y avait en effet 120 ha de Sagrantino en culture en  2000  mais 660 ha actuellement ! Ce qui n’est pas sans conséquence sur la qualité des tannins. J’y reviendrai également  Dans le même temps, plus de 50 nouveaux domaines ont été créés. En conséquence, la production  a triplé : elle est passée de 660.000  bouteilles à près de 1,5 millions : on peut imaginer les conséquences économiques. Les sols de l’appellation sont relativement argileux, mais dans certaines communes ils sont complétés par des sables qui peuvent donner plus de finesse aux vins. Les vignes sont situées à une altitude allant de 220 à 472 m. Le rendement est limité à 55 hl/ha par le »disciplinario », lequel impose au minimum une année d’élevage sous-bois, tout en ajoutant que la durée totale de l’élevage ne peut pas être inférieure à trois années. La DOCG  représente 6,3% de la production totale de l’Ombrie. 

Ma perception des vins

Une dégustation de 35 Sagrantino 2012 étant préparée pour la presse, je m’y rendis le lundi matin. Grave erreur : mon palais s’est rapidement vu confronté à une masse de tannins allant d’une franche amertume à une sécheresse évoquant la verdeur. Peu de fruit,  guèrede jus. Bref, cette séance de quelque deux heures a mis fin à ma « capacité dégustative » pour la suite de la journée me laissant  entre incompréhension et mauvaise humeur. Magnifique illustration d’une richesse en tannins agressifs dont semblent se  féliciter certains locaux, voire certains journalistes italiens …???

 Il convenait donc de changer mon fusil d’épaule le lendemain : autre type de dégustation, domaine par domaine en présence des vignerons. Avantage : une journée pour déguster les vins d’une vingtaine de domaines, des moments de récupération possibles pour le palais et, last but not least, la possibilité d’interroger les producteurs afin de mieux cerner la problématique du cépage. Au terme de la journée, j’avais trouvé suffisamment d’éléments pour me représenter la situation de l’appellation :

1 – L’un des premiers domaines à avoir vinifié et embouteillé un Sagrantino Secco fût l’Azienda Adanti, le plus ancien producteur privé de la région : cela remonte à 1979. Et s’il faut lui reconnaître cette primauté, le véritable moteur de la reconnaissance hors Ombrie des vins de cépage sagrantino en sec fut Marco, fils de Arnaldo, Caprai : son approche considérée comme moderniste à la fin des années 1980  reposait notamment sur de moindres rendements, l’utilisation de la barrique neuve, la modernisation technique du matériel de cave, sans négliger recherches et expérimentations sur le matériel végétal  au vignoble. Montefalco lui doit beaucoup en termes d’image. Il a en quelque sorte su convaincre le monde entier que puissance et concentration tannique devait rester la spécificité des vins de la DOCG Sagrantino aux arômes de fruits secs, goudron, chocolat noir amer. Mais ce succès commercial allait avoir des conséquences moins positives pour l’appellation.

2 – En effet,  ce succès a fait naître chez d’autres, parfois extérieurs  à la région de Montefalco, l’envie de posséder des vignes dans la DOCG une fois celle-ci attribuée dès 1992. Hélas, la brutale croissance des surfaces plantées  a mis à mal le respect des terroirs: une fois les meilleures parcelles plantées, on a  aussi planté  sur des terres ne convenant pas à une bonne maturité phénolique du sagrantino : résultat, sécheresse et amertume excessive des tannins que certains essayent de faire passer pour la vraie nature du cépage. Or, s’il est vrai que les grappes sont riches en  polyphénols, ceux-ci sont génétiquement moins durs que ceux du tannat par exemple. Le point cardinal du problème réside bien dans le choix des conditions de production, de la vigne à la cave,  qui rendent possibles la meilleure  maturité phénolique des tannins. Je cite les principales au point 4°.

3 – L’évolution des goûts entre les décennies 1980 et2010 de par le monde : tannins veloutés, fruit et  jus sont devenus les maîtres mots du marché et des consommateurs. D’où, ces dernières années, l’apparition de difficultés à vendre la totalité des vins et l’accumulation de stocks  dans les domaines prétendant défendre une tradition liée au cépage,  fidèles à des extractions  importantes, suivies d’élevage en barriques peu maîtrisés qui ajoutent encore des tannins secs à des matières n’en manquant déjà pas. Certains prétendent que 40% du vignoble pourraient disparaître à terme.

4 – Heureusement, en réaction à cela, une double évolution positive se dessine actuellement au plan terroir et rendements  d’une part,  au plan  vinification d’autre part. J’ai en effet dégusté dans quelques domaines des vins moins agressifs, moins amers, plus frais aussi. Et pour avoir discuté de leur travail avec les vignerons concernés, il apparaît clairement que ces derniers ont pris des décisions majeures pour en arriver là : choix de parcelles qualitatives pour la DOCG, diminution des rendements-de 25 à 40hl/ha plutôt que 55-, vendange à maturité phénolique, diminution de la durée de macération, et moindre extraction, élevage en tonneaux ou foudres plutôt qu’en barriques

Ma sélection de domaines sur les cuvées 100% sagrantino

L’impact du millésime est important, notamment sur la qualité des tannins. Les vins que j’ai dégustés étaient pour la plupart des 2012 mais figuraient également dans le lot des 2011 et des 2013, voire de rares 2010 ou des échantillons de 2014. Une réelle disparité donc ne facilitant pas vraiment la comparaison entre domaines. De ces cinq millésimes, 2012 jouit de la meilleure réputation, suivi de 2011. Parmi la trentaine de producteurs ayant présenté leurs vins en Docg Sagrantino Secco, voici ceux que j’ai retenu :

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Tenuta Bellafonte

De loin,  le plus subtil, le plus fin, entre floral et fruits rouges, un style d’avenir ou une simple exception ? www.tenutabellafonte.it

www.entrepotduvin.be

Moretti Omero

De l’équilibre, du fruit et une charge tannique sans excès avec assez de chair sur les tannins, le vignoble le plus haut de l’appellation. www.morettiomero.it

Tabarrini  Giampaolo

Trois cuvées différentes pour exprimer trois terroirs distincts, une heureuse exception à Montefalco, une recherche de complexité plus que de banale puissance. www.tabarrini.com

Briziarelli

De la structure certes mais surtout de l’élégance, de la fraîcheur, du jus, un Sagrantino complexe avec un potentiel de garde.
On propose ici une  seconde gamme avec une image qui se veut jeune ; matière plus fruitée,  plus coulante, tannins très mesuré. www.cantinebriziarelli.it

Fattoria Colsanto

Une  recherche de maturité phénolique, un projet d’élevage partiel en amphore. www.colsanto.it
www.magnuswijnen.be

Terre de la Custodia

Un bon compromis entre tradition tannique et expression contemporaine grâce à une meilleure maturité des tannins. www.terredelacustodia.com

Arnaldo Caprai

Intéressante complexité dans un style à la tannicité importante, voire sévère. Et donc question : le style des années1990/2000 a-t-il  encore un bel avenir hors Ombrie ? www.arnaldocaprai.it

Bernard Arnould

www.consorziomontefalco.it

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