Le bon vin et l’ivresse

10/02/2016 - Je lance officiellement ici le Comité de Soutien aux Vins Faciles à Boire (CSVFAB).

Ma qualité de dégustateur professionnel m’oblige à déguster toutes sortes de vins, le plus souvent en compagnie de gens très pointus.
Leur degré d’exigence, leur recherche d’excellence, est tout à leur honneur – le but d’un critique est d’éclairer le consommateur, de défricher la jungle de l’offre et ils doivent donc faire preuve de discernement. En bref, savoir séparer le bon vin de l’ivresse.

grappe_gewurztraminer1Pute, le gewurz?

J’ai quand même parfois m’impression que certains vont un peu loin.
J’en veux pour preuve une dégustation récente où était présentée une bouteille de gewurztraminer alsacien.
Très vite, la conversation a roulé sur le cépage lui-même: selon certains de mes confrères, il s’agirait d’un cépage trop facile, à l’aromatique un peu vulgaire, voire lourde, un cépage qui donne des vins un peu «putes»,  si vous me passez l’expression.
En corollaire, ces vins gardent souvent du sucre résiduel, facteur aggravant pour ces puristes.
J’ai tiqué: d’abord, c’est sûr, le gewurz est épicé, c’est sa marque de fabrique. Sa promesse. Son ADN. Son nom.
Et bon nombre de bons vignerons, en Alsace, savent dépasser le premier stade – variétal – pour en faire des vins complets, à la fois charmeurs au nez et longs en bouche.
Je pense qu’il n’y a pas de mal à se faire du bien; que c’est couper les cheveux en quatre que de reprocher à des cépages aromatiques (je pense au gewurztraminer, mais aussi au muscat, voire au sauvignon) d’être aromatiques.
Plus important: je pense qu’à vilipender les vins dits «faciles», on finirait par ne plus sélectionner que des vins «difficiles», et partant, à se couper de la base des buveurs.
Je dois parfois me pincer quand j’entends certains confrères –éminemment respectables – chercher des mérites à des vins mordants ou totalement usés, décharnés, ou tout simplement «zarbis» ; et ce, après qu’ils aient dit pis que pendre de vins charmants, fruités, et pour moi, tout bonnement savoureux.

Attention, je ne dis pas qu’In Vino Veritas, pour parler de notre revue favorite, doit se reconvertir dans le gros rouge qui tâche, ouvrir une rubrique pipi de chat, litchi ni intégrer Vieux Papes, Le Grangousier ou le Rosé Pamplemousse d’Uccoar dans ses dégustations hebdomadaires.
Je dis seulement qu’il ne faut tomber dans aucun excès: ni la vulgarité popu, ni l’élitisme branchouille.

CSVFAB for ever

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Et fidèle à ce précepte, parce qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, j’ai décidé d’introniser deux vins dans le Hall of Fame du CSVFAB. Hasard des dégustations, il s’agit de deux vins d’Alsace.

Tout d’abord, le Gewurztraminer Zinnkoepflé de Seppi Landmann – le vin par lequel m’est venu cette idée. Alors oui, de la rose, du litchi, il y en a, sans trop chercher. Et pour moi, ce n’est pas rédhibitoire. D’autant que la fraîcheur prend vite le quart, une jolie finale anisée venant porter l’estocade. Ce vin est à l’image de son vigneron et de son petit terroir : gourmand et solaire (d’ailleurs, une des étymologies du cru Zinnkoeflé serait «la colline ensoleillé»). www.seppi-landmann.fr

Ensuite, le Muscat 2012 de la maison Koehly, à Kintzheim. Ah, ce goût de raisin mûr, si caractéristique! Et tellement rare dans les autres cépages, à l’exception, sans doute, du Torrontès argentin). On n’aime IMG_8461 1ou on n’aime, mais on n’en dégoûte pas les autres… www.vins-koehly.com

Quoi qu’il en soit, ce vin recèle bien plus que cette vitrine; ce qui me frappe d’emblée, c’est son côté floral (tilleul), voire épicé (romarin). Et puis sa salinité. Ajoutez une bonne acidité, mais pas d’amertume exagérée (le défaut de beaucoup de muscats secs du Sud), et vous obtenez un produit friand, gourmand, délicieux, certes (comme si ça pouvait être un défaut!); mais aussi, pas mal de complexité – celle-ci, peut-être en partie due au fait qu’il s’agit d’un vin de 3 ans.

C’est un constat beaucoup plus général: on boit souvent les blancs trop jeunes, avant qu’ils aient eu le temps de fondre leur acidité, que tout se mette en place…
Bref, il n’y a pas de mal à se faire du bien, et ces deux concentrés de soleil alsacien ont réchauffé ma journée d’hiver.

Un bon gewurz, ou un bon muscat, c’est bien moins cher qu’une semaine en République dominicaine. Et c’est tout simplement délicieux. Alors vive le CSVFAB, vive l’Alsace, et vive la vie!

Hervé Lalau

Zinnkoepflé

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