La Déchirée – la cuvée!

21/06/2017 - Imaginez ma surprise: en plein milieu d’une dégustation chez Jean-Claude Masson, le magicien de la Jacquère, voilà qu’il me sert sa cuvée…
La Déchirée! 

La scène se passe début mai, dans sa cave d’Apremont, au Villard. Tout près, il y a un autre lieu-dit: Le Reposoir. Tout un programme pour un vigneron qui ne se repose pas souvent, tout à sa passion de porter au plus haut les couleurs de la Savoie et de la jacquère, son cépage emblématique, si souvent galvaudé par la recherche du rendement. In vitro qualitas – c’est sans doute pour ça qu’il en exporte au Canada, aux Etats-Unis et au Japon!
Après m’avoir proposé, à Evelyne Léard-Viboux et à moi, ce qu’il appelle ses entrées de gamme (les cuvées Nicolas et Lisa, du nom de ses enfants), et qui feraient déjà la fierté de pas mal de producteurs du cru, voilà qu’il prend un air mystérieux : «Ca, c’est quelque chose de particulier». Je ne peux m’empêcher de penser aux Tontons Flingueurs : «Le tout-venant a été piraté par les mômes… Est-ce qu’on se risque sur le bizarre?»

Rien de bizarre, dans le vin, cependant, si ce n’est sa genèse, comme nous la raconte l’auteur: «C’est un vin issu d’un coteau très pentu du Villard, et de sols très pauvres ; la première année que j’ai vinifié cette cuvée, la fermentation a été si lente que j’ai cru qu’elle n’en finirait jamais; et quand elle a été terminée, j’ai dit à mon épouse; celle-là, je me suis déchiré pour la faire. C’est de là que le nom est venu». 

Riche comme un vin de sol pauvre !

Paradoxe apparent et souvent vérifié: ce vin issu de sols pauvres est particulièrement riche dans le verre; dans sa version 2015, La Déchirée nous livre des paniers entiers de citron confit et de groseille à maquereau; en bouche, aussi, c’est étonnamment complexe pour un jeune vin: du poivre, du fumé, du minéral. Et pas mal de gras. Et pourtant, cela reste vif jusqu’en finale; le fruit croque, et moi, je craque.

Attention, ce vin gagnera à être carafé, et à ne pas être servi trop frais. Trop de jacquères sont tuées par le froid des glaciers ou des glacières… D’autre part, rien ne vous interdit de le garder quelques années en cave. Sur une autre cuvée, Cœur d’Apremont, nous sommes remontés jusqu’en 2010. Non seulement le vin avait résisté au temps, mais il y avait gagné; l’acidité s’était fondue dans la matière, de belles notes de miel, de coing et de poire s’étaient ajoutées, c’est une autre dimension du cépage qui était apparue. J’ai évoqué le Chenin… rien ne pouvait faire plus plaisir à Jean-Claude, qui est un grand amateur de Savennières.
Curieusement, une autre cuvée, La Centenaire 2014, m’a plutôt fait penser à un Sancerre de silex ; une autre encore, La Dame Bise, m’a emmené en Alsace, du côté du riesling – c’est dire si la Jacquère a plus d’un style dans son sac. A condition, bien sûr, de savoir la conduire, la soigner, la limiter aussi. Jean-Claude a d’autres ambitions que d’arroser les fondues.

Vive la Jacquère… mûre !

Mais revenons un peu en arrière. Jean-Claude représente la 4ème génération de Masson sur l’exploitation, qui compte environ 9 ha. C’est un vigneron plein de gouaille et de bon sens paysan, revivifié par une grande ouverture sur le monde; il est à la fois humble devant la nature (au pied du Granier, on a vite fait d’être modeste, surtout qu’il vient à nouveau de s’ébouler) et fier de son travail: «Si le vigneron n’est pas fier de ce qu’il fait, pourquoi faire du vin?». Côté travail, il assure : pas de recette immuable, car tout est remis en cause à chaque millésime, mais du labeur, du labour, de l’huile de coude, de la patience et de l’instinct.

Jean-Claude Masson aime l’échange; quand il sert ses vins, c’est dans un ordre dont il a le secret – il revient même parfois plusieurs fois sur le même vin; il goûte avec nous, mais sans rien dire; c’est son œil, pétillant, qui nous interroge. Alors comment ne pas lui dire ce qu’on pense? Il est d’accord ou pas, il argumente, nous aussi, et à chaque commentaire, on en sait un peu plus sur le vin. Tour à tour, fusent des allégories musicales ou culinaires. C’est stimulant.

Cet homme de dialogue est aussi un homme de conviction. Et pas touche à la jacquère! Récemment, un collègue vigneron a osé dire que ce cépage était un des principaux problèmes de la Savoie. Jean-Claude ne lui a toujours pas encore pardonné : «Passe encore qu’un journaliste dise ça, sur la base d’une dégustation décevante, ou par ignorance. Mais un vigneron savoyard, ça non !».

Mais sans doute ne parle-t-on pas de la même jacquère. Méfiez-vous donc des pâles et maigres imitations, des mélodies en sous-maturité, des pianos aqueux, exigez la vraie musique de l’Apremont, celui de chez Masson. Déchirez-vous les tympans des papilles avec La Déchirée !

Hervé Lalau

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