Jean-Michel et Mathieu Deiss: quand le terroir se déploie

19/10/2016 - J’ai rarement éprouvé autant de difficultés à me lancer dans la rédaction d’un article. C’est que le personnage de Jean-Michel Deiss est d’une telle richesse qu’il en devient impressionnant, il irradie à la fois la passion et l’intelligence. Un tel charisme, c'est à faire peur!

Et Jean-Michel  a,  à mes yeux, encore pris une dimension humaine supplémentaire dans sa relation avec son fils Mathieu qui a rejoint le domaine en 2008. Fort heureusement, leur passion commune pour leurs terroirs alsaciens me fournit une porte d’entrée moins émotionnelle dans la présentation de leur travail.

Ma première rencontre avec le Domaine Marcel Deiss remonte à 1988. J’ai toujours présent à l’esprit la scène: un groupe de cinq œnophiles belges rassemblés autour de la table du salon (hé oui, pas de salle de dégustation à l’époque !) dégustant autant les paroles du vigneron que les vins de ses différents terroirs. Et si les noms des cépages cohabitaient encore avec les mentions de l’Altenberg de Bergheim, du Grasberg, du Schoenenbourg et autre Burlenberg, l’accent était déjà mis sur la  découverte de la grandeur de ces coteaux historiques. Cette séance a donné naissance à ma passion pour les grands vins de terroir, laquelle ne se dément toujours pas  près de 30 ans plus tard, n’en déplaise à certains journalistes et autres œnologues, détracteurs du concept même. Pour le coup, Jean-Michel Deiss, homme de transmission, n’avait  pas raté son objectif.

Terroir et complantation

deiss-3Le projet de complanter des cépages, d’abord sur les grands crus, et ensuite sur des lieux-dits, a fait son premier chemin chez J.M Deiss entre les années 1980 et 1994, date du premier vin de cépages complantés sur l’Altenberg de Bergheim. Ou plus exactement, sur une parcelle située à la droite du sommet de ce grand cru, laquelle était plantée en riesling, à l’époque; les pieds à remplacer l’étant progressivement par d’autres cépages avec un travail plus important sur le gewurztraminer.  Par la suite, sur les autres parcelles, la complantation a été plus globale. A tel point que le coteau est maintenant planté de tous les cépages traditionnels alsaciens… même le chasselas rose ! Une vraie révolution qu’il formule ainsi :

 «L’élaboration de ce vin marque une étape dans ma vie de vigneron et une rupture avec le primat du Cépage dominant le Terroir dont l’Alsace a tant souffert au cours de ces cent dernières années».

En fait, le terme révolution devrait plutôt être remplacé par les mots de retour au passé. Le vignoble alsacien, au cours de 20è siècle, a mis l’accent sur une identité de cépage en privilégiant la production de vins monocépages, et encourageant l’arrachage des vieilles vignes, avec pour conséquence la disparition quasi-totale des terrains complantés. Le vigneron fait revivre l’histoire:

« La complantation (art de mélanger les cépages dans un terroir) est la plus ancienne forme de viticulture connue en Europe. Bien avant que les vignerons ne connaissent les cépages et ne deviennent des savants ampélographes, elle a permis d’assumer une régularité des récoltes comme le remarque Olivier de Serres dans son ouvrage «Le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs» (1600). Plus près de nous (1852), Jean-Louis Stolz caractérise en Alsace plus de 100 cépages et cultivars complantés dans le vignoble et décrit les complantations spécifiques des plus grands Terroirs alsaciens (Sporen, Schoenenbourg, Sonnenglanz, Zotzenberg, Kastelberg, Kaefferkopf). A cette époque, il existe très peu de vigne pure, les vignerons réalisant peu à peu une véritable adaptation d’un encépagement complexe au terroir par la technique du marcottage (art de remplacer un cep mort par son voisin plus résistant parce que mieux adapté).

Alors que la mention du cépage a toujours été facultative en AOC Alsace (Ordonnance de 1945) et que beaucoup de parcelles en coteaux étaient encore complantées dans les années 60, la mise en place de la législation Grand Cru obligeant à la mention du cépage (1975) peut être considérée comme une erreur historique, car elle a eu pour conséquence un appauvrissement dramatique de la diversité biologique des vignobles, une mise en place des clones productifs et un basculement dans le tout variétal. Heureusement, la persévérance et l’opiniâtreté de quelques vignerons ont permis, en 2005, de réformer cette législation inique (la mention du cépage est maintenant totalement facultative en AOC Alsace et AOC Alsace Grands Crus).

Il nous reste maintenant à retrouver les encépagements originaux de chacun des Grands Terroirs alsaciens ! » (Extrait du site du Domaine Deiss).

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L’empreinte du terroir sur le vin

Si le terroir est un chef d’orchestre, selon l’image de J.M.Deiss, alors la responsabilité essentielle du vigneron est de ne pas le limiter. Mais bien de mettre à sa disposition les instruments qui lui permettront de s’exprimer complètement dans le vin auquel il donne naissance chaque année. Instrument majeur: la complantation de cépages, car le cépage unique simplifie la réalité du terroir, le prive d’une complexité liée à sa terre, son sous-sol, son exposition, son altitude, ses microclimats, sa pente, son ouverture à l’horizon. Cette expression des différents lieux d’origine, le dégustateur attentif et ouvert à la perception de la texture et de la structure de la matière plutôt qu’aux seuls arômes, va la trouver dans les  vins du domaine.

Illustration par quelques crus et grands crus dégustés sur place ou à Bruxelles:

Premiers Crus en cours de hiérarchisation

Engelgarten 2013

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Sur ce terroir de graves proche de la cité de Bergheim, la complantation comprend cinq cépages, du riesling au muscat en passant par les pinots gris, beurot et noir. La structure graveleuse du sol prend le dessus sur ces cépages: en bouche, on ressent une sorte d’aspérité caillouteuse que vivifie une fraîcheur d’oranges cuites. Minéralité et douceur de maturité des peaux de raisins s’harmonisent dans une matière à la finale saline.

Schoffweg 2012

deiss-t-schoffwegUn toucher de bouche aux tannins très fins donne une impression quelque peu farineuse, ce qui est caractéristique de cette mince dalle de calcaire constituant l’ultime prolongement de l’Altenberg. Tourné vers l’Est et marqué par une forte ventilation, son sol est pauvre avec un affleurement de caillasse calcaire jaune. Si le vin possède une certaine ampleur, sa richesse reste mesurée, balancée qu’elle est par un amer de milieu de bouche qui tempère l’intensité des fruits jaunes. Un vin sec, précis, de grand équilibre. La complantation rassemble le riesling et les pinots.

Gruenspiel 2008

deiss-t-gruenspielCet amphithéâtre ouvert face au Sud et surplombant les grands crus de Ribeauvillé repose sur un sol de marnes profondes recouvert de cailloutis granitiques et gréseux. Sa texture frappe dès la mise en bouche par une tannicité peu commune en blanc. Structurée, serrée, tendue, la matière est vineuse, dense, complexe. La profondeur des marnes lui confère une puissance, une intensité que tempère une minéralité  chaude de cailloutis. Longue persistance finale sur la tension et la tannicité. Riesling, pinot noir et gewurztraminer complantés.

Grasberg 2010

deiss-t-grasbergCe cru, à exposition Nord-Nord-Est et situé à 340m d’altitude, au sommet de l’Altenberg, repose sur des calcaires riches en fossiles qui participent particulièrement de son caractère acide très agrumes mûrs, de citron à orange en passant par la mandarine. D’une constitution moindre qu’en des années plus chaudes, il est lumineux, salivant, osera-t-on dire, avec une sorte d’austérité que tempère un fruité énergique et suave à la fois. Longue persistance. Le coteau est complanté en riesling, gewurztraminer et pinot gris.

Burlenberg  2013

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Son caractère provient essentiellement de son terroir au calcaire proche de ceux que l’on trouve en Bourgogne, notamment au Clos de Bèze. Peu épais, léger, sans argile, riche en cailloutis calcaires et éboulis granitiques, il a toujours conféré au pinot noir une couleur marquée ainsi qu’une qualité de tannins et une certaine virilité. Jean-Michel  a toujours  accepté son caractère plutôt sauvage et corsé, Mathieu infléchit désormais sa structure vers un rien plus  d’apaisement et de fraîcheur. Au nez une note sanguine accompagne un superbe fruit de cerise mûre mêlé de notes fumées bien typiques du cru, la barrique reste à l’arrière-plan. La matière est harmonieuse entre une fraîcheur calcaire un rien austère et la douceur d’un fruit mûr aux tannins civilisés. Complantation de pinot noir avec une petite proportion de pinot beurot, meunier, blanc et gris.

Grands Crus

Mambourg 2012

deiss-gc-mambourgCe grand cru historique qui domine Sigolsheim est l’un des coteaux les plus précoces du vignoble en raison de son exposition plein sud qui lui confère une durée d’ensoleillement maximale. Complanté de toute la famille des pinots, sa densité de près de 13000 pieds/ha est unique en Alsace : la  composition de ses sols à dominante marno-calcaire nécessite incite à limiter les rendements. Ce 2012 offre au nez comme en bouche une forme sphérique, une sorte de patine de roche calcaire usée. Et en même temps on retrouve cette expression du calcaire dans une ligne acide horizontale au cœur de la rondeur. Cette combinaison de sphère et d’horizontalité fait réellement l’identité de ce grand cru  qui a enfanté un vin sec, dense et lumineux tout à la fois. Un petit amer tannique renforce la fraîcheur agrume de la matière.

Schoenenbourg 2011

deiss-gc-schoenenbourgSi sur le Mambourg, on n’a jamais une impression de vent froid, le Schoenenbourg au contraire est un cru  soumis aux vents froids et à une humidité amenée par la forêt proche. On y ajoute  un sol plus lourd de marnes gypseuses recouvertes de cailloutis siliceux de grès, et on n’est guère surpris d’obtenir une matière plus sombre, plus terrienne qu’au Mambourg. Entre ces deux fleurons du vignoble alsacien, le décalage de maturité peut d’ailleurs atteindre de trois semaines à un mois. L’acidité de la matière est froide, les arômes sont pierreux, fumé, le tout est encore lointain, comme une distance que met un grand vin de garde entre lui et le dégustateur. Et pourtant, on y trouve de la corpulence dans une matière au cœur de laquelle un amer d’iode et de minéral balance la suavité et la richesse. Complantation de tous les cépages alsaciens -avec une dominante de riesling- sur une parcelle toujours récoltée en dernier lieu au domaine. A attendre impérativement.

Altenberg de Bergheim 2005

deiss-gc-altenberg-bergheimCe G.C. s’appuie les pentes du mont Grasberg, entre 220 et 330 mètres d’altitude.  Son sol argilo-calcaire est pauvre, ferrugineux et riche en roches et fossiles calcaires.  L’Altenberg possède un microclimat extrêmement solaire et très sec de par son exposition plein sud ainsi qu’une position avancée par rapport au front vosgien qui le protège des vents froids. Cela favorise les maturités du raisin, souvent amplifiées par la présence de pourriture noble. Riche, puissant et complexe à sa naissance ce 2005 a très largement mangé ses sucres en 10 ans. La matière est aérienne, avec une horizontalité d’acidité calcaire et un volume lié à l’argile : un  vin complet, complexe, de grande viscosité mais d’une tout aussi grande finesse. Sa finale se montre remarquable de persistance et de fraîcheur. Complantation sur le terrain de tous les cépages alsaciens y compris le chasselas rose.

www.marceldeiss.com/fr
www.wine-not.bewww.cavesa.chhttps://bauraulacvins.chwww.pallaswines.nl

Bernard Arnould

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