Itata, le Chili côté tradition

11/05/2018 - Le Chili viticole est organisé en « vallées » qui ne correspondent pas toujours à un fleuve ; c’est cependant le cas pour l’Itata, un cours d’eau qui traverse cet étroit pays un peu en dessous du 36ème parallèle Sud, des Andes au Pacifique.

La zone viticole d’Itata appartient à la Région de Bío-Bío (Région VIII) et s’en est pour ainsi dire détachée, en termes viticoles, lors de la refonte des appellations chiliennes, au début des années 90.
Nous sommes au centre géographique du Chili, mais déjà 400 km au Sud de Santiago ; 150 km encore plus au sud, on trouve le vignoble de Malleco ; et enfin, aux abords du 39ème parallèle Sud, ceux des petites vallées dites « australes » de Cautin et Osorno.
En moyenne, Itata est plus fraîche que la région de Santiago et également plus arrosée.
Mais Itata se divise elle-même en quatre sous-zones, dont les deux plus occidentales (Portezuelo et Coelemu) sont classées dans la catégorie « Costal » et les deux les plus orientales (Chillan et Quillon) dans la catégorie « Entre Cordilleras ».

Un riche passé viticole

Même si son apparition sur les étiquettes est relativement récente, ce n’est pas à proprement parler une nouvelle zone viticole – ce fut même une des premières plantées par les Espagnols ; et sans doute la plus réputée durant toute la période coloniale. On faisait déjà du vin à Itata plus de 100 ans avant qu’on ne plante de la vigne au Cap, et 200 ans avant qu’on en plante dans le Médoc !

Mais au sortir de la guerre d’indépendance du Chili, et surtout à partir de la fin du 19ème siècle, le développement progressif des grands vignobles des régions plus au nord, plus plates et plus proches de Santiago, a laissé Itata un peu en dehors du mouvement commercial.

Sans oublier que la lutte du gouvernement contre l’alcoolisation des masses populaires, à partir des années 1930, a abouti à la fermeture des distilleries de la région, qui constituaient une bonne partie de ses débouchés.

Aujourd’hui, Itata abrite encore de vieux vignobles de muscat, de país, de carignan et de cinsault (des francs-de-pied parfois vieux de plus de 200 ans), et même quelques cépages d’origine espagnole complètement oubliés, quand ils ne sont pas totalement anonymes pour cause de complantation, ou d’abandon.

Un encépagement aux antipodes de celui de la nouvelle viticulture chilienne, rationnelle, mécanisée, conquérante et exportatrice, mais qui correspond à la tradition locale de cette région très rurale, entretenue par de petites structures familiales, sur de minuscules parcelles souvent assez dispersées, et non irriguées. Le rio Maule marquant une sorte de frontière intangible entre innovation productiviste, au Nord, et tradition, au Sud.

Itata signifie «pâturage abondant» en langue mapuche.
Son relief est assez vallonné, ses paysages contrastés (d’aucuns parlent de « Toscane chilienne »), tantôt arides et tantôt verts, les vignes se lovant entre les pins araucanos et les eucalyptus.

« Visto del interior »

Ma consœur chilienne Sylvia Cava nous explique la situation vue de l’intérieur (elle est membre d’honneur de l’association des vins d’Itata).
«Itata, ce sont plus de de 3.000 viticulteurs ! Petits ou grands, tous sont importants, car ils ont tous ont permis de maintenir l’originalité de la production locale, de protéger contre vents et marées tout un pan de l’histoire et de la culture du vin chilien, ses vignes ancestrales – les Jésuites ont planté les premières vignes ici il y a plus de.
Sans oublier la beauté de la nature, ses collines, ses bosquets… entre lesquels la vigne a joué un second rôle important, celui de coupe-feu ».

Le renouveau

Malgré son relatif éloignement (ou à cause de lui ?), à partir des années 1990, la région a commencé à attirer quelques vignerons extérieurs, comme les Allemands de Männle, ou les Suisses de Viña Chillán, ou le Français Louis-Antoine Luyt.
Sinistré lors du tremblement de terre de 2009, qui a détruit sa cave de Cauquenes, dans la région du Maule, ce dernier a pris le tournant du vin nature, et s’est implanté à Itata au travers d’une collaboration avec Viña Chillán. Comme dans le Maule, il s’efforce d’y réhabiliter les cépages originaux, notamment le país, mais aussi, en blanc, la cristalina ou le corinto, alias chasselas musqué.
Des structures plus importantes ont suivi le pas de ces pionniers, comme Montes, De Martino ou Torres, qu’ils aient acheté des vignes, ou qu’ils vinifient les raisins de viticulteurs locaux.

Témoignage de la renaissance de la viticulture locale : la remise à l’honneur du «Pipeño», la barrique de rauli, ou faux-hêtre, un arbre de la forêt andine utilisé traditionnellement pour l’élevage dans la région, et qui, de par sa porosité, accélère l’oxydation – c’était le contenant traditionnel pour les assemblages de país et de carignan qui constituaient le vin de consommation courante en Itata.
Et si l’on remonte encore plus loin encore dans le passé, le contenant traditionnel e-était la tinaja, une sorte de dolium à la Chilienne, héritière d’un double savoir-faire : l’espagnol et le pré-colombien. Bon nombre de ces tinajas dorment encore au fond des caves de l’Itata.
La maison De Martino les a remis à l’honneur avec ses deux cuvées Viejas Tinajas (un cinsault de Garihue et un muscat de Trehuaco).

A propos de tradition redécouverte : le país (alias listán negro) connaît actuellement un nouvel engouement au Chili; celui-ci est dû à la conjugaison de deux facteurs : d’une part, la réappropriation par les Chiliens eux-mêmes de ce patrimoine variétal avec lequel tout a commencé, et qui a longtemps constitué le vin de la consommation familiale ; de l’autre, les nouveaux essais de valorisation entamés par Torres dans le petit monde de la bulle.
Parallèlement, des investisseurs ont planté en Itata des cépages plus internationaux comme le cabernet, le merlot, le chardonnay ou le malbec. Mais globalement, la viticulture locale reste plutôt traditionnelle. La traction animale y est encore assez courante. Les ventes en bonbonnes (garrafas), aussi.
Paradoxalement, le relatif immobilisme de l’Itata pourrait bien être sa chance : ceux qui cherchent des vins différents, peut-être moins faciles, mais avec un supplément d’âme, aussi, peuvent les trouver ici.

Pour illustrer ces particularismes, voici quatre vins «hechos in Itata».

Viña Männle País (Espumoso)

Originaire de Durbach, en Allemagne, l’œnologue Heinrich Männle s’est installé à Bulnes, le cœur viticole de la vallée d’Itata, en 1987. Il vinifie des raisins de deux provenances; l’une, sous influence maritime, à Guarilihue, lui fournit surtout du Pinot Noir, du Cinsault et du Muscat. La deuxième, entre les deux cordillères, et qui bénéficie à ce titre de températures plus élevées, lui fournit les variétés bordelaises et la syrah.
Les deux zones sont distantes de plus de 50 km l’un de l’autre.
Cette cuvée étonne par la légèreté de sa bulle un fruit très rouge (on hésite entre le pinot, le gamay et le grenache, excusez du peu) et un côté un peu rustique en bouche, une amertume qui loin de lui nuire, lui donne du caractère. Sans oublier le poivre.
http://vinamaennle.cl

Clos des Fous – Cuvée Pour Ma Gueule – Itata 2015

Les Fous en question sont quatre, venus chacun d’univers différents (le consultant « terroiriste » Petro Parros, le chef de vigne Paco Leyton, l’œnologue François Massoc, et le financier Albert Cussen Mackenna). Fous, parce que convaincus qu’il est possible de suivre une autre voie que celle de la facilité.
Cette cuvée combine puissance et fraîcheur. Un attelage pas si courant mais qui s’explique sans doute par l’assemblage également peu habituel de Carignan, Syrah, Carménère et Pais. La pureté du fruit noir (griotte) et la persistance des épices nous emmènent au pays du granite… et du merkén, cet épice fumé à base de piment qui embaume la cuisine mapuche. 14°.
www.closdesfous.com
www.adbibendum.net

 

Miguel Torres Itata Dias de Verano 2016

Nous avions déjà eu l’occasion d’épingler le Noches de Verano, un assemblage Pais Carignan en provenance de la region un peu plus au nord, le Maule. Son complément naturel dans la gamme de Miguel Torres Chile, Dias de Verano, rend les honneurs à une autre fierté du Secano, en plus précisément de l’Itata: le muscat. Son nez assez explosif, à la fois floral et tropical nous guide rapidement vers une bouche juteuse à souhait, qui se termine sur une pointe de quinquina très rafraîchissante. C’est un muscat sec (même si l’on perçoit un soupçon de sucre résiduel). Léger en alcool.
www.migueltorres.cl
www.spar.be

Trifulca Cinsault 2016

Trifulca, en espagnol familier, cela veut dire dispute, brouille. Drôle de nom pour un vin bien équilibré, absolument pas dissocié, qui offre sans façons ses petits fruits des bois, mêlés en bouche de notes d’eucalyptus, de rose sauvage et de prunelle – je ne sais pas trop si l’on en trouve à Itata, mais on s’y croirait ! Et surtout, une belle matière, de la structure, plutôt surprenante pour ce cépage souvent vinifié un vin léger.
Le vignoble est situé à Garilihue Alto (première à gauche, tout droit sur 7000 km). Le secteur le plus frais et le plus élevé d’une petite vallée latérale de l’Itata. Teresa Vidal et Cristián Lagos ont hérité les 6 hectares du domaine des parents de Teresa. Ils font partie du club des vins paysans du Chili (Club del Vino Campesino). Pour élaborer leurs vins, ils ont fait appel à l’oenologue Bernado Troncoso (un ancien de Viña Montes). Ils ont été les premiers à voir un potentiel dans le cinsault de la zone, à condition d’en abaisser les rendements.
Trifulca

En résumé, lors de votre prochaine visite au Chili (ou dans votre point de vente), pensez tradition, pensez Itata…

Hervé Lalau

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