Haydn & Málaga

18/02/2018 - Quel peut bien être le dénominateur commun entre Haydn et Málaga ?
Au risque de vous surprendre, il y en a au moins deux… 

Le premier, c’est une rue, la calle Haydn, à Málaga. Ca ne s’invente pas : elle croise la calle Schubert et la calle Chopin ! Le second, et le plus important pour nous, c’est que le doux breuvage andalou était le vin préféré du compositeur autrichien, dans les 20 dernières de sa vie. Un vrai conte de Noël…

De Londres al mundo

Parti à Londres, sur les traces d’Händel, au tout début de 1791, Joseph Haydn y avait appris à apprécier le Málaga. Il faut dire que la capitale anglaise en était friande, et ce, depuis plus d’un siècle.
Le premier critique viticole de l’histoire, notre grand père à tous, Samuel Pepys, en parle déjà dans son fameux Diary, écrit vers 1660 – il nous dit d’ailleurs qu’il l’assemble souvent avec du sherry, le second étant bien moins cher que le premier. Voilà qui montre que le Málaga jouissait à l’époque d’un certain prestige.

D’ailleurs, si Haydn adopte le Málaga, ce n’est pas qu’il manque de vins doux dans sa région d’origine : rappelons qu’il passe le plus clair de sa vie au Burgenland, entre Eisenstadt et Fertöd.  Il lui était donc facile de se procurer de l’Ausbruch de Rust, voire du «Roi des Vins et Vin des Rois» de l’époque : Sa Majesté le Tokay. Le Málaga est donc un choix de sa part.

Peut-être une façon pour lui, qui n’avait jamais quitté l’Europe Centrale avant son séjour à Londres, de voyager dans le verre et de rêver, au soir de Noël, dans la froidure de Pannonie, aux rives ensoleillées de la côte andalouse ?

Quoi qu’il en soit, des documents en attestent, après le retour de Haydn de Londres, la Princesse Marie Esterházy, la femme de son dernier mécène, Nicolas II Esterházy, veille à ce que le compositeur ait toujours du Málaga à sa table.

Cela m’a donné envie d’en savoir plus sur la notoriété et sur la diffusion de ce vin à l’époque. Les citations flatteuses ne manquent pas : à l’époque de Haydn, Catherine II de Russie, à laquelle l’Ambassadeur d’Espagne a offert une caisse de Málaga, est enthousiaste ; d’où l’établissement d’un courant d’affaires important avec l’Empire russe, favorisé par un tarif douanier avantageux;  la Royal Navy britannique n’est pas en reste : ses marins prisent beaucoup le «Malliga Sack», alias «Mountain  Wine», qu’ils embarquent lors de leurs escales espagnoles.

Un peu plus tard, au milieu du XIXème siècle, des auteurs comme Dumas, Stendhal et Dostoïevski vantent l’or liquide de Málaga. C’est le vin de fête par excellence, la petite douceur de Noël – et plus, si affinités.

Ni les guerres, ni les blocus n’auront raison de sa popularité ; c’est le phylloxéra, à partir de 1878, qui lui donnera un premier coup d’arrêt – puis, la défaveur que connaissent progressivement à peu près tous les vins doux au XXème siècle. En un siècle et demi, le vignoble de Málaga est passé de de 110.000 hectares… à 5.000.

Illustrons le propos

Mais revenons à notre ami Haydn. Peut-on trouver un quelconque lien entre sa musique et le nectar de l’Axarquia ?
La réponse est oui, bien sûr – sinon, il n’y aurait pas d’article.
Pour illustrer mon propos, j’ai choisi un concerto pour clavier – aujourd’hui, on dit «pour piano», mais à l’époque, ils étaient conçus aussi bien pour le clavecin que pour l’orgue ou le pianoforte.
Contrairement à la sonate, dont il est un des compositeurs les plus prolifiques, Haydn a écrit peu de concertos pour clavier. A peine une douzaine, classées «Hob XVIII», selon le catalogue. Et encore certains, qui lui sont attribués, ne sont peut-être pas de lui – je pense au 9ème, notamment.
Quoi qu’il en soit, la valeur n’attendant pas le nombre de ces compositions, je ne peux que vous les conseiller. Parce qu’ils me semblent évoquer une certaine sérénité ; à noter qu’ils sont tous sont tous en mode majeur : plutôt enjoués et solaires, donc.

Le bon goût

Prenez le concerto n°3: nous sommes sans doute dans ce que le classique a de plus… classique. Le bon goût dans ce qu’il a de plus sûr.
L’œuvre date de 1765. Haydn, qui a alors 33 ans, est employé par le Prince Nicolas 1er Esterhazy, qui lui laisse exprimer sa créativité ; il arrive à une première forme de maturité ; Haydn semble maintenant avoir assimilé l’héritage de Händel et des fils Bach, pour composer des œuvres à sa manière – toujours charmante.
Après un premier mouvement plutôt guilleret, mais empreint d’une certaine délicatesse, arrive le largo cantabile.

A l’écoute de ces notes du piano qui tombent dans l’oreille avec la régularité de gouttes de pluie, soutenues par quelques coups d’archets réguliers dans les notes basses des altos et des violoncelles, je pense à la douce mélancolie qui saisit le promeneur après une longue balade dans la campagne, en fin de journée. Tout est calme, serein, la nature se prépare à la nuit. C’est plein de bons sentiments, de bons souvenirs –quelques boucles musicales évoquent de bons moments passés, on soupire un peu, mais c’est un soupir d’aise ; c’est cozy, gracieux, sans être mièvre.
Et d’une grande beauté toute simple ; Haydn, qui n’était pas un prodige du clavier comme Mozart ou Chopin, ne s’est pas lancé dans le spectaculaire, le brillant, le déferlement de notes, chacune arrive au bon moment, à sa place. Même le presto qui suit fait preuve d’une certaine retenue dans la vivacité ; on pense à un badinage courtois, lors d’un souper aux chandelles, accompagné d’un joli vin plein d’esprit.

En comparaison, le concerto suivant, le n°4, est un tantinet plus sombre ; et le n°11, le plus tardif (aux alentours de 1784), plus émouvant. Un peu plus mozartien, aussi (les deux compositeurs venaient de se rencontrer, et de sympathiser, ce qui est assez rare entre deux génies). Mais on reste dans la même veine : les plus beaux sentiments sont les bons sentiments, la vie recèle de délicieux moments, il faut en profiter tant qu’il en est temps.

N’oublions pas que Haydn, qui est mort au moment où Vienne venait d’être occupée par les troupes de Napoléon, fait la jointure entre le classique et le romantisme, entre l’ancien régime et la révolution.

Et le rapport avec un Málaga ?

 

 

Un vin de Málaga me semble répondre en tous points à la description ci-dessus : l’Ariyanas Blanco Dulce Moscatel de Bodegas Bentomiz.
Là non plus, aucune dissonance, aucune aspérité, mais de la grâce à l’état pur, de la fluidité ; de belles impressions, la douceur de vivre. La plénitude –celle d’un jus de soleil qui réchauffe la bouche et le cœur, avec juste une pointe de sel et de mélancolie – ben oui, le verre est déjà vide… Vite, une nouvelle lampée de ce nectar !

Au fait, j’aurais aussi pu choisir les trois fameuses symphonies Le Matin, Le Midi et Le Soir, du même Haydn ; mais je m’en serais voulu de vous inciter à boire à toute heure…

Mais ne me croyez pas sur parole : essayez donc vous-mêmes cet accord (majeur) à Noël, à Pâques ou à la Trinité …

www.bodegasbentomiz.com
www.labuenavida.be

Hervé Lalau

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