Gran Lusso…

03/06/2019 - La poste est passée, un colis mystère m’attendait au bureau. Paquet rectangulaire, papier kraft, coffret noir brillant avec dedans une bouteille de Gran Lusso, un Martini en série limitée.

Je n’accorde guère d’attention d’habitude à ce genre de boisson amère, mais là, une nostalgie un peu glamour s’est emparée de mon âme vieillissante. L’étiquette peut-être ? Fascinante, elle m’a plongée d’un coup dans un film. Scène de bar, à Vevey pourquoi pas, je trouve les bars de ces vieux palaces des bords du Léman surannés comme le verre Manhattan qui a surgi d’un coup dans ma main. La musique se cherche entre jazz et blues, une légère torpeur baigne l’espace, l’air bleuté par les cigares allumés, le moelleux des clubs, atmosphère cosy, manque la blonde un peu pulpeuse aux lèvres trop rouges, mais la voilà qui s’installe sur le tabouret voisin du mien et commande un Manhattan. Ma timidité en prend un coup quand elle me dit ‘tchin’.

« Vous aimez le Gran Lusso, moi j’adore, il a un parfum d’antan, des débuts d’Alessandro, quand il a fondé sa société de Vermouth en 1863 avec Luigi Rossi et Teofilo Sola. J’ai toujours adoré cette infusion d’herbes au caractère capiteux ».

Je n’ai pas le temps de répondre qu’elle enchaîne:
« Ivano et Giuseppe ont travaillé plus de huit années pour retrouver la recette, elle ressemble à s’y méprendre au premier Rosso de ce cher Alessandro Martini ».

Elle en parle comme si elle l’avait connu. Quant à Ivano et Giuseppe, je me suis renseigné, ce sont respectivement Ivano Tonuti, le maître-herboriste, et Giuseppe Musso, le distillateur.

Elle me regarde, me sourit, boit une gorgée, son parfum se mélange à celui du breuvage, ses lèvres ont dessiné un arc de cercle vermillon sur l’orbe cristalline, le verre se dépose, petit mouvement de tête, presqu’imperceptible, l’œil plus inquisiteur « vous n’êtes pas d’ici ». C’est plus une affirmation qu’une question et moi, je ne sais pas où je suis et j’ai oublié d’où j’étais.

Un signe, ma façon d’être, sa perspicacité me perce à jour « vous êtes Belge » avant de répondre oui, elle m’affirme « pas plus de cinq cents bouteilles, pas une de plus pour votre royaume et c’est déjà beaucoup ! ». Elle sait tout, la production est de 50.000 bouteilles pour l’univers entier. Et m’explique encore:

«Vous sentez le Moscato Bianco di Canelli, muté à l’alcool neutre? Il a vieilli pendant un an. On y a fait macérer des aromates et tiré un premier extrait auquel on a ensuite ajouté un deuxième extrait dont on a puisé la recette dans les archives de la Maison. Un duo sensuel, opulent, raffiné, vous ne trouvez pas ? »

Je n’y pas encore touché.
La musique s’arrête, une porte claque, elle a disparu, je suis chez moi, ai-je rêvé ?
À côté de la bouteille, un mouchoir blanc, un baiser imprégné.
Vite, il faut que je serve un verre de Gran Lusso.

Sombre comme elle était blonde, le parfum aussi fort, aussi prenant, il mélange plantes et agrumes, épices et quinquina, se laisse respirer alangui, la jambe nonchalante. Son amertume réveille de la torpeur agréable dans laquelle on se plonge dès le premier nez. Ses lèvres charnues offrent leur baiser sensuel, moment où la douceur se mêle d’herbes amères. Leur goût imprègne la langue, envahit le palais comme une drogue lascive dont on ne peut plus se passer. Son galbe émerveille par sa plastique, plastique gourmande au caractère bien trempé, on en redemande.

Comme elle, qui semblait sortir tout droit des années 20, le Gran Lusso, quand il nous quitte, laisse un long souvenir, lui sur nos papilles, elle, dans mon imaginaire.

Cocktails

Son goût particulier, assez différent des habituels Martini, en fait un adjuvant pertinent pour différents cocktails un peu obsolètes. Et les cocktails, même démodés, c’est sympa de temps en temps.
Martinez, Rob Roy, El Presidente, Manhattan, Negroni…

https://www.delhaize.be

Marc Vanhellemont

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