Foreau forever

26/01/2018 - Clos Naudin sec 1980: une bouteille mythique dans ma relation quasi-amoureuse avec ce domaine. Dans ce millésime au climat peu aimable, ce Vouvray d’André Foreau avait marqué mon esprit et mes papilles d’œnophile débutant. Trois ans plus tard, son fils Philippe prenait les rênes de la propriété: le début d’une grande aventure pour lui et d’une belle passion pour moi.

Déguster avec Philippe Foreau donne un double plaisir: celui de goûter des bouteilles très proches de leur terroir, d’une part; celui de l’entendre commenter les vins avec passion, d’autre part. Cet amoureux de la subtilité aromatique, de la précision et de l’élégance est doté d’une extraordinaire mémoire des millésimes avec qualités et défauts.
Sans oublier ses capacités olfactives qu’il décrit ainsi : «à 25 ans, j’ai compris que j’avais un nez qui n’était peut-être pas dans les normes. De sorte que la parfumerie aurait pu être une voie professionnelle possible. Mais je suis devenu vigneron. Pourquoi? Parce que la famille possédait le domaine. Depuis ma tendre enfance, j’ai baigné dans le monde du vin» (La Loire, les Vignerons, leur Histoire, Arlettaz et Cloix, p.51)

Le Clos Naudin, côté terroir

Là où bien de vignerons tentent d’augmenter la superficie de leur domaine, notamment pour des raisons économiques, Philippe défend une autre approche : l’essentiel pour lui est d’avoir une surface à la mesure de ses ambitions perfectionnistes.
Il veut maîtriser le plus possible l’ensemble des éléments qui contribuent à la facture de grands vins dignes de ses exceptionnels  terroirs. Son grand-père Armand a débuté avec peu de vignes pour arriver à 15 ha en 1969, année où il se retire et fait une donation à ses deux fils.
Une partie va à André, le père de Philippe, qui achète petit à petit d’autres parcelles pour arriver à une superficie de 12 ha, qui est toujours celle d’aujourd’hui.
La majorité des vignes se situe au lieu-dit La Croix-Buissée, en surplomb du chai constitué de galeries creusées à même la roche calcaire comme bien souvent dans la région. Le coteau qui regarde le fleuve possède des sols à argiles à silex, les fameuses «perruches». Ils recouvrent le socle calcaire, le non moins célèbre « tuffeau ».
D’autres parcelles sont tournées vers le plateau, on y trouve moins de silex.
Le chenin, ce cépage magique qui réussit comme pas deux (encore que le riesling…) à capter son environnement, règne ici en maître absolu.
Le climat de chaque millésime détermine l’étendue de la palette: il sera vinifié  sous toutes ses formes, sec, demi-sec, moelleux dans les années chaudes, en sec et fines bulles à la champenoise dans les années pluvieuses et froides.

Le Clos Naudin, côté travail

Les vignes, entre 20 et 40 ans, sont régulièrement replantées en sélection massale. Le domaine ne se revendique pas en agriculture biologique, on s’y laisse en effet la liberté d’utiliser quelques molécules chimiques notamment pour combattre le mildiou si nécessaire.
Mais les vignes font l’objet de méthodes culturales très respectueuses du vivant et de la vie des sols : labour régulier, absence totale d’insecticides et de traitements systémiques, confusion sexuelle depuis 2005, taille courte pour une meilleure maîtrise des rendements et, bien sûr, une observation de tous les instants pour évaluer la juste maturité du raisin.
En moyenne les rendements tournent autour des 40hl/ha.
Après des vendanges manuelles, les fermentations sont laissées  aux levures indigènes. Suivra un élevage de 6 à 8 mois pour tous les types de vins dans des fûts de 300 l  plutôt anciens.
La philosophie de Philippe est aussi limpide que ses vins : «J’aime les choses très pures et j’ai compris très vite que pour faire un bon vin, il fallait un bon fruit ayant emmagasiné les bienfaits de la nature». Pour les vin secs, on recherche un arrêt naturel de la fermentation en maintenant la chaleur du chai afin d’avoir moins de 4g. de sucres résiduels pour 5 à 6 g. d’acidité. On évite la fermentation malolactique. Les demi-secs de leur côté affichent dans les 20 g. de sucres par litre.

Le Clos Naudin, côté dégustation

Sec 2014

L’année des drosophiles suzikii n’a permis qu’une seule cuvée, ce sec au potentiel de demi-sec à la vendange. Le fruit est moins présent que d’ordinaire, de discrètes notes citronnées précèdent une bouche à la minéralité saline, droite, une légère sévérité corrigée par une tout aussi légère douceur.

Sec 2016

30% de perte, merci le gel, un printemps pluvieux suivi d’un été chaud avec du stress pour la vigne. La belle arrière-saison a débouché sur une majorité de demi-secs, peu de moelleux par contre, par manque de botrytis. Ce sec offre de délicieux arômes de clémentine, d’orange avec des touches poivrées. Belle présence en bouche avec 8 g de sucre pour une acidité ferme, la finale est saline et salivante. Bref, un sec de grande garde.

1/2 Sec 2016

Uun profil proche du sec mais avec 20 g de sucre bien balancé par la fermeté de l’acidité. Avec l’âge, l’expression du terroir de tuffeau viendra enrichir les notes d’agrumes oranges et de raisins frais. La bouche est magnifique de pureté, de fraîcheur, de tension jusqu’en finale. Un vin à attendre pour profiter d’un grand Vouvray

½ Sec 2015

A millésime chaud, matières plus riches pour un vin  qui à ce stade d’évolution a perdu  pas mal de son fruit : restent des notes un peu lointaines de poire, de pêche. La bouche se montre plus assise, moins turbulente qu’en 2016 : le toucher est charnu, on y goûte du miel. Les 27 g de sucre sont balancés par la très belle acidité et par une présence tanique dont la fine amertume garde à la finale toute sa buvabilité. A attendre néanmoins.

Moelleux 2015

Un nez relativement fermé de poire, de miel pour une matière à la très belle texture serrée mais délicate. Les 70 g de sucre sont équilibrés par l’acidité bien sûr mais aussi par un grain quasi tanique et une  minéralité qui gardent la longue finale fraîche et éclatante.

Moelleux Réserve 2015

Ce grand millésime a donné naissance à une somptueuse matière au 125 g de sucre résiduel, issue d’une première trie partiellement botrytisée. La robe  est plus colorée que la cuvée précédente,  les arômes de poire, de coing, de mirabelle, d’écorce d’agrumes apportent une grande complexité à un nez d’une extrême élégance. En bouche l’acidité est intense, la texture encore serrée, l’équilibre renversant entre volume, glycérol, fraîcheur minérale et touche  soyeuse. Un vin à la vie éternelle !

Moelleux Réserve 2016

Peu de moelleux en 2016 mais au moins ce grandissime Réserve aux 130 g de sucre, soit 10 g. de plus que 2015. Si une petite touche iodée ouvre le nez, à l’agitation on passe sur des arômes plus exotiques, avec des notes d’ananas confit, de fruit de la passion. La bouche est d’une volupté irrésistible. C’est trop jeune bien entendu, le vin doit encore se patiner mais il impressionne  par son harmonie et son potentiel de vieillissement.

Moelleux Réserve 2005

Voici  précisément un bel exemple de vieillissement au cours duquel le vin a acquis des notes d’évolution fines et délicates avec le côté fumé du silex, de la poire, de l’amande, du miel, du thé. Au palais, la trame est délicate, le toucher sensuel, un authentique vin de taffetas malgré le côté relativement serré qui caractérise les argiles forts de Vouvray.

Goutte d’Or 2015

Comment mieux clôturer cette dégustation que par un élixir rarement produit, car tant André que Philippe n’ont retenu que des millésimes réunissant les conditions nécessaires à la gestation de cette cuvée : 1947, 1990, 2011 et 2015. La concentration en sucre doit être énorme, soit 180 g sur ce 2015, avec une acidité capable de manger cette richesse jusqu’à donner au final une matière d’une force et d’une finesse tactile peu communes. Etonnamment, on perçoit ici  une note de fruits rouges de type groseille au nez à côté des arômes de poire, de miel, de datte. La persistance est énorme, c’est comme le dit Philippe «un vin d’esprit»,  d’une extrême classe.

Merci à André, Philippe et son fils Vincent – et à leur terroirs – pour leurs grands vins qui expriment le meilleur de Vouvray !

leclosnaudin.foreau@orange.fr
https://tgvins.be

Bernard Arnould

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Vincent Foreau

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