Deux perles des Corbières.

05/11/2018 - Pourquoi ne pas profiter de la route des vacances pour visiter l’un ou l’autre domaines des Corbières, la plus vaste appellation du Languedoc ? Et précisément, j’avais en mémoire deux exploitations dont j’avais dégusté certaines cuvées à l’occasion de l’un ou l’autre salon parmi les nombreux événements qui jalonnent la route (encore une, mais professionnelle cette fois) des journalistes du vin. So, let’s go !

Clos de l’Anhel

Le petit village de Montlaur est écrasé de chaleur en cette journée de juillet, les rues et ruelles sont désertes. Trouver le numéro du domaine, frapper à la porte et… enfin un peu de fraîcheur en pénétrant dans le lieu de travail de Sophie Guiraudon, vigneronne « depuis zéro génération, comme elle aime à le préciser, rien à raconter sur papy, mamy ou tonton «. Œnologue de formation, elle a créé avec son compagnon de l’époque un domaine en 2000 : « Après avoir fait du vin pour les autres, l’envie de le faire pour nous-mêmes nous a amenés au Clos de l’Anhel ». Quelques années plus tard, Sophie s’est retrouvée devant un choix de vie lors de la séparation du couple, abandonner ou poursuivre seule l’œuvre entreprise. Femme de convictions et de passion sous une attitude réservée, elle a poursuivi son destin de vigneronne. En 20 ans le vignoble est passé de 6 à 10 ha avec une volonté de protéger la biodiversité du lieu et d’accorder la priorité à l’agronomie : » je me suis petit à petit rapprochée de la terre, travailler les vignes est devenu ma passion. » Sophie aime se confronter au réel de la vigne : « réussir ma vie n’est pas mesurer la rentabilité de mon travail, il me suffit d’assurer la pérennité de mon domaine en faisant la meilleure expression possible de mes terroirs. »

Le vignoble

Pour ce faire, elle bénéficie d’un superbe vignoble perdu sur le causse, là où se trouvait dans le passé une bergerie dont on peut encore voire les restes. D’où d’ailleurs le nom du domaine, » anhel « signifiant agneau en catalan.  Elle y possède 6,8 ha entre 200 et 330 m d’altitude, sur des coteaux argilo-calcaires, en face de l’Alaric. Dans les vignes, des pierres, quelques capitelles, des murets et surtout une majorité de vieux carignans exposés au sud-est. Plus près de Lagrasse, Sophie travaille 1,8 ha sur sols d’alluvions entre 100 et 180 m. S’ajoutent à cela pour le vin blanc, 1 ha de grenache blanc et gris de 66 ans en fermage sur Fabrezan, à exposition nord -ouest à une altitude 80 m. Côté cépages précisément, l’ensemble du vignoble en production se compose de 45% de carignan de 50 à 105 ans, 23% de syrah de 17 à 35 ans, 18% de grenache de 10 à 38 ans et 3% de mourvèdre de 17 ans. En 2018, elle a planté pour la première fois des porte-greffes qui seront surgreffés de carignan en 2020, s’ajoutant à une autre parcelle plantée de carignans de divers clones greffés dès l’achat. Enfin, en 2019 elle plantera du carignan blanc et du cinsault sur calcaire.

Les 7 cuvées

Page Blanche 2017 – Vin de France
Cet assemblage de vieux grenaches blancs (80%) et gris (20%) nés d’une vendange plutôt précoce a été élevé en œuf de terre cuite. Peu sulfité, il offre vitalité, profondeur et fine minéralité. Les minuscules rendements sur ces vieilles vignes y sont pour quelque chose. D’agréables notes de fenouil et une longue finale vibrante ajoutent à sa qualité.

Cuvée Rosali 2017 – Vin de France
C’est un vrai vin que ce rosé de repas né d’une saignée de syrah additionnée d’un rien d’alicante bouchet : un peu de gras, une légère tanicité, de la fraîcheur et du fruit.

Cuvée Les Autres 2017 – Vin de France
Une jolie cuvée fruitée de syrah et grenache en conversion bio pour dire merci à tous les copains participant à l’aventure du Clos de l’Anhel : un nez des fruits noirs, une bouche soyeuse et juteuse qui dépasse le simple mode glouglou grâce à la structure que lui ont conférée 3 semaines de macération destinées à exprimer tout ce que le travail des vignes avait pu mettre dans les raisins.

Le Lolo de l’Anhel 2017 – AOP Corbières
Issue de tous les vins de presse de la cave, cette cuvée est une sorte de contrepied à un millésime 2017 de grande sécheresse, ce  manque d’eau ayant donné des baies aux petits grains taniques. Et pourtant, la structure tanique bien présente baigne ici dans le jus. La matière possède une fraîcheur apportée tant par l’acidité que par les tanins, laquelle persiste jusque dans une finale sans chaleur alcool.

Les Terrassettes 2016 – AOP Corbières
Au contraire de la précédente, cette cuvée est composée du jus de goutte de tous les cépages du domaine. Il y a des cerises noires au nez, la bouche est bien construite, équilibrée entre fruits, jus, tanins élégants et alcool. Elle représente avec 60% des volumes la cuvée dominante. Autre particularité, il s’agit d’un vin multi générationnel : carignans centenaires et de 69, 61,48, 40 ans, grenaches de 30 ans, 9 et 6 ans, syrah de 28 et de 10 ans, mourvèdre de 9 ans. Le tout n’a connu que la cuve, aucun bois.

Les Dimanches 2015 – AOP Corbières
Voici la cuvée la plus dense, la plus complexe, la plus profonde de Sophie. Des carignans de plus de 80 ans y sont largement dominants dans une association avec de plus jeunes syrahs et grenaches. Les grappes sont égrenées et foulées. La cuvaison dure de 20 à 25 jours avec 1 ou 2 pigeages manuels, jusqu’à immersion totale du chapeau de marc. L’élevage est 100% en cuve pour favoriser la complexité aromatique et la finesse des tanins. La bouche offre de l’élégance dans la richesse propre au millésime avec des fruits noirs épicés.

enVIE – Vin de France
« Chaque année, la question est d’être et d’avoir enVIE » : ainsi peut se résumer la réalité vigneronne de Sophie, chaque année recommencée. Et la réponse positive à cette question prend depuis quelques années la forme d’un vin hors gamme. Chaque année elle choisit le cépage qui lui semble être le plus réussi dans le millésime et elle en propose un vin monocépage.
2014 :100% syrah de grande fraîcheur
2015 : 100% grenache, matière au grain calcaire qui porte bien ses 15°
2017 : 100% carignan, sauvage, tanins encore pointus, nez vers le VDN, à suivre dans son évolution.
www.anhel.fr

Domaine des Deux Clés

Superbes Corbières où les routes serpentent entre garrigues et vallées rocheuses, inondées de luminosité et de chaleur, la nature sauvage succédant aux vignes, les vignes succédant à la nature sauvage. Pour par exemple vous emmener dans un minuscule village pourtant connu des gastronomes du monde entier (ou presque) : Fontjoncouse et son chef aux trois étoiles, Gilles Goujon. Hé bien désormais, une nouvelle étoile y brille au firmament viticole. Lui ont donné naissance un couple de jeunes très 21è siècle : Gaelle jeune française et Florian, fils d’un important négociant allemand se rencontrent en 2009 lors d’un stage de formation en Bourgogne. C’est le début d’une idylle romantique et d’un destin viticole à plusieurs étapes : études d’œnologie à Dijon pour elle, études en commerce et marketing du vin à Guisenheim pour lui.

Pour suivre des expériences en Nouvelle-Zélande, Californie, Toscane, le Palatinat en Allemagne et chez Pierre Clavel en Languedoc. Au fil du temps, ils ont construit une vision claire très claire de leur projet initial : proposer au départ de vieilles vignes des vins de terroir dans l’équilibre et la vitalité. La partie la plus difficile a sans doute été de trouver un vignoble correspondant à leurs attentes.  Après de patientes recherches, ils ont trouvé en 2015 ce domaine de 12 hectares déjà certifié bio depuis 2001 avec de vieux carignans, macabeu, grenaches gris et blancs (et un peu de Syrah) à 300 mètres d’altitude sur des sols argilo-calcaires d’une grande diversité minéralogique. Exactement ce qu’ils cherchaient. Ils ont passé le vignoble en biodynamie pour transmettre au mieux ce terroir privilégié et sa biodiversité. De fait, même si le travail de la cave est inspiré par la Bourgogne, les vieilles souches (certaines sont centenaires) aux rendements très bas et situées sur un des terroirs le plus froids de la région expriment une authentique identité Corbières. D’où ce nom Domaine des Deux Clés : double complémentarité, d’une part Bourgogne et Corbières, d’autre part un couple qui s’enrichit de ses différences culturelles et linguistiques, chacun apportant sa clé personnelle dans l’aventure.

La dégustation

Corbières Blanc 2017 en AOP
Leurs terroirs possèdent un grand potentiel pour de belles expressions des cépages locaux constituant l’assemblage :  60% macabeu, le reste en grenaches blancs, gris et noir, plus 3 % de vermentino, sur argilo-calcaire d’une grande diversité minéralogique dans des parcelles de jeunes vignes en haut de terrasse à exposition nord-est d’une part, un îlot de vieilles vignes en semi-coteau exposé sud-est d’autre part. Les raisins sont pressés non éraflés pour améliorer le drainage et ainsi favoriser la pureté. La fermentation se fait en barriques tout comme un élevage sur lies totales. L’antagonisme entre oxygène et réduction sur lies amène d’avantage de tension dans le vin. Un peu de bâtonnage en fin de fermentation finit les sucres. Le nez se révèle complexe, finement minéral avec des notes de fruits jaunes, de safran, d’amande, il est encore toasté dans sa jeunesse. L’attaque en bouche est ample avec une certaine de l’onctuosité, puis cette rondeur est rapidement soutenue par une tension apportant fraîcheur et équilibre à une matière au grain crayeux et légèrement tanique. Ce Corbières marie bien le côté solaire à la finesse et la minéralité des grands blancs.

Corbières Rouge 2016 en AOP
Il s’agit d’un assemblage typique de cépages de la région, laissant la part belle au Carignan (60%), complété de syrah et grenache sur argilo-calcaire avec quartz, dolomites, spilites. Cette cuvée assemble aussi des parcelles différentes sur des semi-coteaux dans deux vallées différentes et sur le plateau calcaire à 300 m d’altitude. On a pratiqué une courte macération préfermentaire à froid avant fermentation en levures indigènes. Carignan : macération en baies éraflées-foulées, cuvaison moyenne à longue, extraction par remontage ; syrah : macération en baies éraflées-foulées, extraction par pigeage et remontage ; grenache noir : macération en baies entières. 80% du vin passe 10 mois d’élevage en cuve béton, 20 % en barriques de 4/5 ans. Cette extraction bien maîtrisée débouche sur une structure tanique d’une grande finesse accompagnée d’une colonne vertébrale acide enrobée d’un habillage juteux.  Tant le nez que la bouche offrent des fruits noirs et une minéralité fumée.

Réserve Rouge 2016 en IGP Vallée du Paradis
Cette Réserve provient d’une sélection des meilleurs raisins des plus vieilles âgées de de 70 à 110 ans, situées sur des coteaux semi-arides exposés est, sud-est. Elles ont donné ici 80 % de carignan et 20 % de grenache noir. Côté vinification : éraflage puis foulage au pied en cuve avant une macération préfermentaire à froid ; fermentation avec levures indigènes en cuve béton ; extraction par pigeage et remontage ; longue cuvaison du carignan, macération à chaud avant un élevage de 12 mois sur lies fines en barriques  dont 2 neuves, les autres de 1 à 3 vins. Au nez, mûres et garrigue ; en bouche concentration et plus de richesse que le précédent. Le vin garde beaucoup de fraîcheur grâce à une acidité intégrée dans une matière suave. Ce grand Corbières empli de vitalité et aux tanins élégants possède un réel potentiel de garde que confirme une longue persistance finale.

http://fr.domaine-des-deux-cles.com
www.vinsbrunin.com

Bernard Arnould

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