Daumas Gassac en blanc : à la verticale du bonheur

16/04/2018 - Un «Ovni viticole». Tels étaient les mots employés par notre ami Marc Vanhellemont, l’été dernier, lors d’un passage au Mas de Daumas Gassac. Une dégustation de 23 millésimes de la grande cuvée de cet IGP pas comme les autres confirme la justesse du propos.

Citons encore notre collègue d’IVV : «Je n’imagine pas déguster Daumas Gassac comme un vin du Languedoc. C’est une question de typologie. C’est à la fois un vin de terroir, bien caractéristique des causses calcaires avec ses airs de garrigue, d’épices, de fruits mûrs, mais coulé dans une structure assez étrangère par rapport à ce qu’on trouve dans ce Grand Sud».

Me voici sur ses traces, invité à une dégustation verticale de 23 des 32 millésimes produits (les absents l’étant pour cause de manque de bouteilles).

La dernière dégustation du même genre, organisée autour des rouges, datait de 2014. Mais celle-ci était centrée sur les blancs, histoire de bien montrer que le terroir d’Aniane, et notamment ses calcaires blancs du Lutétien, s’y prêtent.

D’ailleurs, l’encépagement du domaine fait la part belle à cette couleur. L’avantage de ne pas revendiquer l’appellation est de pouvoir utiliser un maximum de variétés différentes, et d’origines différentes; Daumas Gassac ne s’en prive pas, qui en utilise, pour cette seule cuvée, jusque 23 ! Certes, le Viognier, le Petit Manseng, le Chardonnay et le Chenin jouent les premiers rôles, mais on y trouve aussi des cépages aussi inattendus ici que la Petite Arvine, le Sercial, la Falanghina… A noter que l’assemblage peut varier d’une année sur l’autre ; le nombre de variétés était aussi moindre dans les premières années.

Une histoire de famille

Au côté de leur mère Véronique, Samuel, Roman, Basile et Gaël Guibert ont pris peu à peu le relai de leur père Aimé, disparu en 2016.
Dès le début des années 2000, la nouvelle génération avait été associée aux décisions et aux vinifications. L’histoire du domaine – qui en est à sa quarantième vendange – s’écrit donc toujours en famille.

La vente du vin en primeur, qui connaît un grand succès, booste la commercialisation. Mais ce succès même porte en germe comme une obligation d’excellence, alors les Guibert sont toujours en recherche ; à l’image du beau patou qui veille sur les moutons chargés de l’entretien de certaines parcelles, Daumas Gassac ne s’endort pas sur ses lauriers.

Emotion

Le mot qui résume cette dégustation, c’est émotion.
Emotion de déguster un vin tellement particulier. Tellement lié aussi à la personnalité d’un homme, Aimé Guibert, qui a décidé de ne rien faire comme les autres, de se laisser guider par ses sens. Une bonne partie des cépages blancs plantés au domaine le sont tout simplement parce qu’Aimé, au hasard de ses voyages, a eu un coup de cœur pour eux.


Emotion d’un voyage dans le temps, aussi – je ne déguste pas tous les jours des blancs de 30 ans.
Emotion, encore, d’en trouver pas mal de bons, et notamment parmi les plus anciens.
Emotion, enfin, de partager ce moment avec les enfants d’Aimé, in situ, et avec un aréopage de dégustateurs internationaux.

Unanimité… et dispersion

Justement, à ce propos, pour une fois, il me semble au moins aussi intéressant de parler du goût des autres que du mien.
Une fois la dégustation terminée, nos hôtes nous ont demandé nos impressions, et d’établir un palmarès parmi les vins, le quinté de nos préférés.
Ce qui était frappant, c’était la dispersion, le nombre de millésimes cités. Certes, quelques vins ont réuni de nombreux suffrages, comme le 2000 (qui était pour moi aussi un des meilleurs de la dégustation). Mais de nombreux dégustateurs ont préféré des millésimes que j’avais moi, un peu dédaigné ; et à les écouter les défendre, j’avais souvent envie d’adhérer à leur point de vue. Car ce blanc est si particulier, cet assemblage si complexe qu’on peut presque toujours y trouver de quoi séduire, surprendre ou désarçonner n’importe quel dégustateur.

Quant à moi, j’avais réparti les vins en deux catégories : avant et après 2009 ; ce millésime (que j’ai adoré) faisant pour moi la césure entre les vins à l’aromatique jeune, florale, poire et agrumes, principalement, et ceux qui présentent un caractère plus évolué (notes de coing, parfois même de torréfaction et d’oxydation ménagée).
Certains de mes confrères ont ajouté une troisième catégorie : les rancios secs.
Pourquoi pas ? Avec ces vins, nous avons voyagé de la Bourgogne (le chardonnay) au Roussillon (le rancio) en passant par le Rhône (le viognier), sans jamais quitter la garrigue d’Aniane et ses épices.

Reste à évoquer le thème du sucre résiduel ; dans certains vins jeunes d’années riches, il est très perceptible – dans le 2015, par exemple, où il dépasse les 12 grammes. En fonction du contexte, on peut trouver que c’est beaucoup (ce fut le cas lors de la dégustation, mais pas du tout à table).

Surtout, on s’aperçoit que ce sucre se fond très bien au vieillissement. Donc, je ne crois pas qu’il faille à toute force l’éviter. Pas plus que le bois. Depuis les années 2000, celui-ci a été quasiment abandonné. On peut comprendre ce parti pris s’il s’agit de privilégier l’aromatique des vins jeunes ; de plus, le blanc de Daumas Gassac est naturellement assez tannique. Mais j’ai perçu dans des millésimes anciens, qui étaient alors passés en bois, une plénitude, une complexité qui me le ferai presque regretter.

Trois exemples

Pour ne pas rallonger inutilement cet article, j’ai choisi de ne commenter que 3 vins, chacun dans un style.

Il y a d’abord le 2013

Mon préféré parmi les jeunes millésimes, parce qu’il me semble avec déjà atteint le moment magique… où l’on peut le boire sans se demander si l’on fait une erreur de casting. Poire, fleurs blanches, camomille, épices, encore l’exubérance de la jeunesse et beaucoup de caractère. 16,5/20

Il y a ensuite le 2000.

Avec ce vin, on entre dans l’ambre. Nez de fruits secs, abricot et corinthe fruits mur torréfaction presque banyuls Belle bouche d’oxydatif. Miel tabac caramel mou. Grandiose, riche, confiture, rhum. Minéral.17/20 (dans la même catégorie, ou presque, je rangerais le 2009, peut-être un peu plus âpre en bouche, mais cela lui va si bien !).

il y a enfin le 1995 …

Dans le style évolué – mais pas fatigué : caramel, sirop d’érable, fruits secs, écorce, quinquina en finale – et quelle impression de plénitude ! Dans la même catégorie des vins bien conservés, je range le 1993 et le 1996 – ce dernier, avec un sucre résiduel un peu plus marqué. 16/20

En résumé 

Beaucoup de cohérence malgré le passage des années, une complexité manifeste due à la diversité des cépages mais aussi aux maturités différentes.
Il y a deux approches: avant dix ans, plus ou moins, le plaisir des contrastes, le floral et l’agrume, le salin et l’amer, le sucre et l’acidité.
Puis l’âge aidant, des vins plus fusionnels. Plus ou moins secs, mais souvent bluffants de complexité – oxydatifs mais pas oxydés.
Des sucres mieux intégrés, du gras et un amer fin qui compense des pH assez bas.
Une énergie, un dynamisme à tous les étages, dans tous les millésimes, mais plus de confort dans l’âge. Rendez-vous dans quelques années pour les rouges ?
www.daumas-gassac.com
www.belgiumwinewatchers.com  – www.chai-bar.be –  Rob – https://lucullus.ch  – www.wengler.lu

Hervé Lalau

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