Concerto en Sol Majeur

28/10/2015 - Il y a quelques temps, dans ces mêmes colonnes, je vous ai parlé de notre confrère britannique Jamie Goode –mais si, rappelez-vous, celui qui disait que « 90% des vins sont de la Merde ». Mais voilà qu’il nous parle de terroir !

L’autre jour, sur son site, je suis tombé sur quelques très belles phrases de son cru– comme quoi on ne doit jamais réduire un homme à une seule citation, ni à une seule connerie – même moi, tenez. Jamie était alors en visite en Nouvelle-Zélande, mais  sa formule s’applique à toutes les origines.

En avant la musique !

Le critique anglais utilise une allégorie que je qualifierai de musicale. Voici ce qu’il écrit: « Je vois le terroir comme une interprétation d’un vignoble par le vigneron, qui se matérialise à travers le vin. Cela suppose des décisions de sa part – quoi et comment planter, comment le vinifier. Il faut pas mal d’habileté pour bien capturer l’essence d’un terroir. Ce terroir, on ne peut le ressentir vraiment que dans le verre, et c’est le résultat d’une symbiose entre un vigneron et un lieu. C’est au vigneron d’interpréter la terre de la manière la plus habile et la plus respectueuse ».

Cette fois, je suis assez d’accord avec lui. Rien ne sort jamais tout seul du sol. Ni du fa dièse, d’ailleurs, comme disait Johann Sebastian.

Ravel_Concerto_en_Sol_Adagio_assai_premières_mesures

Traduction

L’interprétation, c’est aussi la personnalité du vigneron, sa façon de se présenter au travers du vin, ses attentes, ses espoirs. Il s’efforce de traduire un potentiel et il tente de faire passer son message sans trop connaître ceux qui vont le recevoir. Il y a donc énormément d’aléatoire et de subjectif dans tout ça. Beaucoup plus de questions de que réponses. S’il suffisait d’avoir du schiste ou du calcaire pour faire de grands vins, ça se saurait…

Pourquoi certains concerts donnent-ils lieu à des ovations, et d’autres sont-ils des bides complets?Pourquoi de la même partition peut-il sortir l’émotion… ou l’ennui ?
Pourquoi l’adagio assai du Concerto en Sol Majeur de Ravel  (non, pas le domaine en Côtes du Rhône, bande de soiffards!) est-il bien moins connu que son Boléro ? Et pourquoi dure-t-il 9 minutes 15 quand c’est Hélène Grimaud qui le joue, et 10 minutes 40 quand c’est Léonard Bernstein? Faut-il parler de dilution? Ou de sur-extraction ? Qu’en penserait le grand Maurice?Au fait, pourquoi certains vins semblent-ils alcooleux à 13°, et d’autres équilibrés à 15°?
Et pourquoi est-ce que je saisis mieux d’emblée Corelli que Boulez?
Pourquoi est-ce que je vais plus facilement vers les vins de Franken plutôt que vers ceux de Rheinhessen, vers ceux de Cornas plutôt que vers ceux de Bolgheri? Pourquoi Guadet plutôt que Cadet (bêêh) ?
Quelle est la petite musique du terroir qui m’attire ou me repousse tour à tour? Ou bien est-ce la patte du vigneron, son coup d’archet, ses ornements, son rythme, qui révèlent, qui magnifient, ou qui gâchent tout?

« Rubato»

«Traduttore, traditore», disent les Italiens. Il y a celui qui traduit et celui qui trahit. Et puis, il y a aussi qui fait comme bon lui semble. «Rubato», annote-t-on alors à la main sur la partition.
C’est parfois très bien aussi. C’est juste autre chose. Parce que les vins de terroir ne sont pas les seuls vins possibles. Il y a les vins d’auteur. Quand l’interprète devient compositeur.
Au risque de choquer, ce n’est pas forcément moins intéressant.
Et si la modestie de bon nombre de vignerons les fait s’abriter derrière leur vigne ou leurs incomparables cailloux, nous pouvons tous trouver des exemples de vins où la vinification, l’élevage, l’assemblage, ou même certains choix à la vigne sont au moins aussi importants que l’endroit d’où vient le raisin, la composition du sol, le méso- ou le micro-climat – pensons aux Champagnes BSA, par exemple, ou à certains Sherries, Marsalas… mais cela ne se limite pas aux bulles, ni aux vins mutés.

En tout cas, il y a du mystère dans tout ça, et moi, mélomane et indécrottable rêveur que je suis, j’adore…

Hervé Lalau

PS: A propos de l’adagio du Concerto en Sol Majeur: pour moi, c’est le genre de morceau à déguster tranquille, au coin du feu, avec en main un verre de votre dernière bouteille de Banyuls Sélect Vieux 1989 (pourquoi pas ?), ou d’Armagnac Cassaigne 1958. Mais je ne suis pas sectaire : j’accepte aussi un vieil Alamo Medium de Pedro Romero (je crois que la maison n’existe plus). Et là, tout peut s’écrouler pour autant qu’on atteigne le solo de flute.
Bien sûr, rien ne vous interdit de passer le CD en soirée, avec du spritz, mais pour plagier Bourvil « ca marchera beaucoup moins bien ».

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