Cariñena, un trésor dans un écrin de pierre

25/06/2018 - Qui aime la pierre, les environnements lapidaires, se doit d’aller en Aragon, du côté de Cariñena, et en goûter le vin. À une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Saragosse, la vigne pousse dans un décor presque lunaire, à la fois sublime et interpellant.

Comment fait-elle ?

Tout y semble sec, écrasé de chaleur, et pourtant les raisins murissent derrière leur écran de verdure. Certes les Carignan et les Grenache sont depuis longtemps bien adaptés à ce biotope extrême, tellement extrême que là les hommes disent que leur vin est un ‘vin de pierres’. Mais ce ‘jus de cailloux’ que l’on pourrait croire austère offre un fruité à la fraîcheur succulente, une structure parfois aérienne, des tanins fins, tout en gardant du caractère, de quoi bluffer le dégustateur et enchanter le consommateur.

Une situation particulière

L’appellation Cariñena adopte la forme d’un amphithéâtre qui s’appuie au sud et à l’ouest sur la Sierra de Algairén, chaîne haute de plus de mille mètres qui la sépare de la dénomination voisine de Calatayud. Heureusement pour elle, la vallée de l’Èbre lui offre une ouverture vers la mer, ce qui lui octroie un climat continental méditerranéen. Cela adoucit quelques peu les conditions climatiques. Il y pleut entre 350 et 550 mm par an, mais avec le gros des précipitations au moment des équinoxes. Ce qui ne laisse que peu d’eau pour le reste de l’année et pérennise le caractère presque subdésertique de la DO. D’autant plus que les fortes chaleurs estivales, qui suivent les hivers rigoureux, peuvent dépasser les 40°C et assécher encore davantage cette région décidément bien aride. La vigne y prospère pourtant, trouvant au sein du sol les réserves hydriques suffisantes pour faire maturer ses raisins.

Quant aux sols, ils sont formés pour l’essentiel de roches détritiques, c à d de roches sédimentaires composées d’au moins 50 % de débris issus de l’érosion de la proche sierra. Ce qui nous donne de vastes étendues de pierres plates et anguleuses, plus rarement arrondies, à la structure lâche qui permet l’incursion en profondeur de racines à la recherche d’argiles nourriciers.

Voilà en gros de quoi est né cette idée de vin des pierres, d’un sol qui paraît plus aride que le plus secs des regs sahariens, mais qui possède, en sous-sol, la capacité de retenir suffisamment d’eau au sein de sa matrice argileuse. Cette dernière dispersée en fines couches entre les plaques calcaires libère petit à petit l’eau nécessaire à la survie de la plante.

Les vins

Si l’appellation a cédé au chant des cépages internationaux, elle garde en bonne proportion les locaux comme le Grenache qui représente un tiers des rouges plantés et dans une bien moindre proportion, le Carignan qui atteint à peine 4% des surfaces en production. Mais la donne change en parallèle avec l’évolution du climat et une envie forte de retrouver une identité perdue. Du coup, le Cariñena reprend du poil de la bête, la viticulture aragonaise s’est rendue compte que le vieux cépage était bien adapté aux terroirs et représentait un atout majeur dans la communication. On peut faire là un Carignan au cube si le vin est issu du cépage planté sur la commune de Cariñena qui appartient à la DO éponyme. Seul ou accompagné de la Garnacha et malgré la torpeur estivale, il donne des vins agréables qui préfèrent le fruit, l’élégance et la fraîcheur à la rusticité.

Cariñena

Grenache et Carignan offrent une jolie déclinaison de vins des blancs secs aux rouges profonds, en passant par les rosés, les vins de liqueur et les effervescents faits souvent de Grenache vinifié en blanc qui peut adopter la dénomination Cava.

Pour info, voici la liste de tous les cépages autorisés en DO Cariñena :
En plus du Grenache noir et du Carignan, on y trouve du Cabernet Sauvignon, du Juan Ibáñez, du Merlot, du Monastrell, de la Syrah, du Tempranillo et du Vidadillo. Pour les blancs : le Macabeu, le Chardonnay, le Grenache blanc, le Muscat d’Alexandrie et la Parellada.

La DO Cariñena

Elle se situe dans la vallée de l’Èbre, s’étend sur 14.000 ha répartis sur 14 communes et occupe pas moins de 1.500 viticulteurs dont une bonne partie fournit les coopératives (90% de la production). Coopératives étonnamment qualitatives à l’opposé des idées reçues, nous en reparlerons ultérieurement.

La DO Cariñena est la plus ancienne appellation aragonaise. Elle a vu le jour en 1932. Mais le vin y existe depuis bien plus longtemps. La vigne pourrait avoir été cultivée du temps des Celtibères et développée lors de l’occupation romaine. Cariñena s’appelait alors Carae et le vin abreuvait de source sûre la région dès le 3es avant JC. Développé ensuite par l’église, on retrouve le Carñena à la cour de Fernando I d’Aragon. Felipe II l’aimait aussi. Mais fait particulier, la cité de Cariñena se vit attribuer en 1692 el Estatuto de la Vid, le Statut de la Vigne, qui voulait délimiter la production de vin aux seules territoires reconnus comme qualitatifs. Les vins issus de la région demeurent renommés au cours des siècles, comme en témoigne ces mots écrits par Voltaire en remerciements des flacons de Cariñena envoyés par son ami le Comte d’Aranda ‘Si ceci est votre vin, il faut admettre que la Terre Promise est très proche’.

Cette Terre Promise devient petit à petit celle du Carignan qui retrouve son statut de grand cépage identitaire. Il faudrait bien entendu un peu de temps pour retrouve sa place d’antan au côté du Grenache, certes le marqueur actuel de la DO.

www.elvinodelaspiedras.es

Marc Vanhellemont

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