Cairanne, le cru

10/01/2018 - Dernier en date des villages des Côtes-du-Rhône à être passé en cru, Cairanne méritait bien un détour.
Ce détour, nous l’avons fait, verre à la main.

L’accession en appellation communale, ou «cru», ne s’est faite ni en un jour, ni sans mal… L’idée date de plus de 20 ans, mais le temps de monter un dossier solide, c’est en 2008 que le syndicat de ce qui était alors un Côtes-du-Rhône-Villages avec nom de commune l’a présenté à l’I.N.A.O. Huit ans plus tard, la montée en cru était validée. La démarche a toutefois fait grincer quelques dents, car on ne passe pas en cru sans y laisser quelques plumes.

Moins d’hectares, plus de contraintes

 L’aire d’AOC s’est vu réduire de près de 300 ha, certes discutables et bien discutés, géologue à l’appui ;  mais nous dirons que cela fait partie des dommages collatéraux. Il nous reste tout de même un bon millier d’hectares de Cru Cairanne -1088 ha, pour être plus précis.
De plus, pour gagner en qualité, ce qui est logique pour un cru, il a fallu revoir le cahier des charges. Beaucoup plus drastique que le précédent, il interdit l’emploi de désherbants chimiques, instaure la vendange manuelle obligatoire (avec une dérogation de 5 ans pour les inconditionnels de la machine), diminue les rendements de 3 hl/ha, soit 38 hl/ha pour les rouges et 41 hl/ha pour les blancs (rendements de toute façon rarement atteints), limite l’emploi du sulfite dosé à 100 mg/L pour les rouges et 150 mg/L pour les blancs (cela reste toutefois beaucoup pour ceux qui en mettent tant dans la bouteille et pour les intolérants au SO2 qui les boivent). Et aussi, pas de morceaux de bois, des élevages plus longs, un tri obligatoire à la vigne ou au chai…
Pas étonnant qu’il y ait eu quelques contestations et même des recours… Quoi qu’il en soit, aidés qu’ils sont par deux beaux millésimes (2015 et 2016) les vignerons semblent décidés à tout faire pour justifier cette promotion.

Une dégustation concluante sur place

Cairanne s’est toujours exprimé avec élégance, fruit et bonne homogénéité de qualité, même avant de passer en cru. Il était dès lors des plus intéressants de déguster quelques 2014 « du temps du Village » et quelques 2015 « en cru » (rétrospectivement).

2014 en rouge, une année à l’été froid et au degré faible (13,5°)

Domaine de Crémone 2014
Nez grillé de croûte de pain nappé de confiture de griotte, éclat de silex, réglisse.
Bouche ample, gourmande, croquante, fruité rouge, bonne densité, longueur juteuse épicée de poivre, structuré, moyennement long.
http://domainedecremone.fr

Domaine Roche 2014
Nez de liqueur de vieux garçon, épicé de poivre, de cumin et de cardamome.
Bouche croquante, assez légère, mais avec du fond, une densité élégante, aux tanins fins, relativement serrés, qui offrent une belle trame façon crêpe de Chine, libérant un jus frais de fraise et de cerise.
www.domaineroche.fr

Les Chemin de Sève Loïc 2014
Feuille d’olivier, croûte de pain, tapenade noire, puis la fraise écrasée.
Bouche dense, avec de la gourmandise, tanins bien serrés, un peu fermé, très belle longueur, et très élégant, aromate de garrigue en notes délicates.
www.lescheminsdeseve.com

Les Douyes Domaine de l’Oratoire Saint Martin 2014
Nez de romarin, thym et céleri.
La bouche, elle, ne parle que de fruits bien rouges, fraise, cerise, groseille, avec un léger poivre, une fraîcheur presque vive ; longueur délicate épicée de piment.
www.oratoiresaintmartin.fr
www.maisondesvins.be  – www.autrementditvins.bewww.vinsbrunin.comwww.okhuysen.nl

L’Ebrescade Domaine Richaud 2014
Nez de réglisse, de poivre noir, de prune sombre, d’humus, de cailloux éclatés.
Un fruité délicat fraise, framboise, poivré, tanins fins, grillé, croûte de pain, minéral chaud de terre cuite, curcuma.
marcel.richaud@wanadoo.fr
www.titulus.be www.etiquette-wines.com

L’Authentique Domaine Delubac 2014
Peu expressif au départ puis arrive la cerise confite, le poivre, le thym, l’arbouse.
Bouche aux tanins fins, bien juteux, de l’élégance, une fraîcheur enrobée.
http://rhone.vignobles.free.fr/pages/delubac.htm

Rouge 2015 Côtes du Rhône Villages Cairanne

Les vignerons avaient le choix de la déclaration en Côtes du Rhône Villages communal ou en cru Cairanne.

Domaine Trapadis 2015
Nez de menthe fraîche, de cerise noire, de myrtille.
Bouche fraîche, élégante avec des tannins croquants, une jolie mâche.
www.domainedutrapadis.com

Maylis Juliette Avril 2015
Chair de cerise noire, tapenade d’olive noire, feuille de tomate
Bouche élégante, tanins cristallins, jus délicat de fraise et de cerise, aérien, longueur fine SABLE
www.julietteavril.com
www.closduculot.com

Les rouges du Cru 2015 en bouteille


Maximilien
Domaine Grand Bois 2015
Nez de pâte d’amande et de tapenade, léger végétal de feuille d’olivier écrasée.
Bouche assez ferme, presque austère, fermée qui s’apprécie sur sa longueur fruitée.
www.dewitwines.be

Domaine Richaud 2015
Fraise noire à la tapenade, feuille de tomate et de noyer.
Bouche élégante, tanins fins, au fruité agréable.

Un peu de géologie

Cairanne se situe dans le prolongement du bassin de Valréas. Un bassin entaillé par la vallée de l’Aigues, qui dégage un ensemble abritant, du Nord-Est au Sud-Ouest, Roaix, Rasteau et Cairanne.


A Cairanne, ces terrains du miocène offrent une suite de sols qui vont des marnes aux safres. Les hautes collines de la commune mélangent les alluvions du Miocène, faits de galets et de graviers calcaires emballés dans des marnes jaunes, ocres et brunes. Ils constituent l’un des terroirs les plus expressifs de l’entité. Vient ensuite un terroir majeur du cru, les colluvions composés de cailloutis et de marne, mélange harmonieux empruntés au Miocène et qui alloue aux vins générosité, complexité et élégance. Puis, en contrebas, les terrasses de la rive droite de l’Aigues mêlées d’éléments miocènes et d’alluvions quaternaires, génératrices de vins puissants et tanniques. Tout au sud du village, le plateau bien ventilé des Garrigues fait la jonction avec le Plan de Dieu. Ses alluvions anciennes combinent galets, graviers, sables et argiles, épaisses, reposant sur les safres du Miocène. Safres qui au nord-ouest du village affleurent presque et dont les sables jaunes sont propices à l’élaboration de vins rouges élégants, fruités et frais et de vins blancs gracieux et aromatiques.  (merci à Georges Truc, œno-géologue)

Situation et climat

Le cru s’étend sur la seule commune de Cairanne et s’adosse sur la partie sud du massif collinaire du Miocène bordé par les vallées de l’Aigues à l’ouest et de l’Ouvèze à l’est. L’aire de production se décline en coteaux et culmine à 335 m et jouit d’une bonne exposition. Ce relief abrite partiellement les vignes du Mistral qui souffle environ 165 jours par an. Quant aux précipitations, elles ne dépassent guère les 720 mm par an et tombent presque essentiellement au printemps et à l’automne.

Quelques belles rencontres

 Marcher dans les vignes, rencontrer quelques vignerons, déguster…

Domaine des Amadieu Yves-Jean Houser 

Corine et Yves-Jean Houser, tous deux ingénieurs agronomes et d’origine franc-comtoise, ont acquis ce petit vignoble de 7 ha fait de safres et de marnes en 2007. Précision et élégance sont les maîtres mots du domaine, certes le passage en conduite biologique, puis en biodynamie n’y est pas étranger. Sans oublier la générosité également… comme le démontre la cuvée Garrigues au nez légèrement fumé, parfumé de groseille et de fraise au poivre et à la coriandre. La bouche élégante se délecte des gelées des fruits sentis tout en y ajoutant le velouté de la framboise. Élevage cuve inox.
Le blanc répond au même style raffiné. Cet assemblage de Roussanne, Grenache, Marsanne et Viognier respire la verveine et les fleurs de tilleul. La bouche à la fois ample et bien fruité s’accroche à une assise minérale au relief perceptible. FA en barriques usagées, malo faite, élevage 9 mois en barriques.
www.domainedesamadieu.com
www.wercowines.com www.vinorama.be www.vivelevin.be www.biobelvin.com

 

L’Oratoire Saint Martin

Frédéric et François Alary (dixième génération de cette famille vigneronne sur le domaine !) sont aux commandes de cette exploitation de 25 ha ; et ils se remettent chaque année en question. Rien n’est jamais définitif, tout est recherche constante, avec pour seul objectif : obtenir la vendange de qualité et dans la foulée, tout simplement un vin qui correspond au terroir. Les parcelles situées en majorité au nord-est des collines avec large vue sur le Plan de Dieu, les Dentelles de Montmirail et le Ventoux, voilà un panorama qui sans nul doute aide à faire de l’excellence.

Et ce reflet du sol et de son environnement se retrouve élégamment dans la cuvée Haut Coustias, qui assemble une majorité de Mourvèdre à des proportions presque égales de Grenache et de Syrah. Nez de garrigue où flotte un parfum de genêt et de feuille de figuier. La bouche fraîche qui austère dans les premiers temps se donne chaque année un peu plus. La garrigue se transforme en saveurs épicées soulignées de réglisse, maculées de fruits rouges, toujours en carrure, mais la main généreuse, prompte à nous offrir quelques un rien de cannelle, un grain de sel, un noyau, une note de menthol, en plus. Quant au blanc Haut Coustias, fait de 40% de Marsanne, 40% de Roussanne, 10% de Clairette et 10% de Grenache, il plaît d’emblée par ses notes de miel de thym, d’aiguilles de pin, de bruyère, de sirop de poire et d’abricot sec. Par sa bouche onctueuse parfumée de rose, rafraîchie de citron confit, épicée de safran, à l’impression légèrement tannique, à la finale sur l’anis. Élevage 12 mois en barriques.
www.oratoiresaintmartin.fr
www.maisondesvins.be  – www.autrementditvins.bewww.vinsbrunin.comwww.okhuysen.nl

Domaine Alary

Certainement un des plus anciens domaines de l’appellation, puisqu’il existe depuis 1692. Aujourd’hui, c’est Denis Alary qui mène la destinée des 29 ha en production, essaimés sur les différents terroirs de l’entité.
Denis s’est battu bec et ongles, mais toujours avec aménité, pour l’accès au cru, mais est aussi parvenu à imposer la Clairette comme l’un des cépages principaux dans les Cairanne blancs.
Sa cuvée L’Exclus en est un exemple remarquable. Issue à 100% de Clairette fermentée en barriques sans malo, elle se parfume d’anis et de verveine. Sa bouche voluptueuse nous raconte avec une fraîcheur espiègle des histoires de garrigue, de fleur d’amandier, de pointe de sel, de course sur les cailloux, bref, un vin qui nous enchante dès la première gorgée.


La cuvée Jean de Verde, elle, assemble une grosse majorité de Grenache à un soupçon de Carignan ; elle séduit par son caractère sauvage. On ne lui dictera rien, c’est elle qui décide ; c’est elle qui, d’un trait de réglisse sur les papilles nous indique l’élégance de son fruit, la finesse de ses épices, le fondu de ses tanins, la fraîcheur de son esprit ; c’est qu’on y prendrait goût !
www.domaine-alary.fr
www.la-cave-des-sommeliers.comwww.vinotheek.be www.vinsleloup.com www.autrementditvins.be

Domaine Marcel Richaud

Quelle meilleure récompense pour le projet de toute une vie que quand la succession est assurée ? Marcel a toujours incarné l’excellence, le meilleur de Cairanne. Avec, bien entendu, des recherches continues, rien n’est jamais fini, tout est toujours perfectible. Pas dans la quête d’un absolu, chimère ridicule, mais plus dans l’interprétation la plus juste de ce que peut exprimer le raisin issu de telle ou telle parcelle. L’homme interprète le terroir et Marcel est loin de chanter faux.
Et voilà que son fils, et puis sa fille aînée, le premier à la vigne, la seconde à la cave, rejoignent père et mère aux commandes du domaine. Un passage réussi démontré par la dégustation des vins.


Ces derniers bénéficient aujourd’hui d’un assemblage supplémentaire qui combine les sensibilités des enfants et des parents. Cairanne blanc ou rouge, offrent cette même texture veloutée, la fraîcheur du fruit, la délicatesse des épices. Quant à L’Ebrescade, jeune, il mélange fraise confite à la chair de bigarreau, saveur saline et tanins au caractère un rien sauvage. Et puis après quelques années, le cacao apparaît, les épices se précisent, les tanins commencent à s’assagir, mais pas trop, ils préfèrent garder au vin son caractère farouche, mais pas dénué de générosité.
marcel.richaud@wanadoo.fr
www.titulus.be www.etiquette-wines.com

Bruno & Vincent Delubac

Les frères Delubac illustrent bien l’évolution intervenue à Cairanne en quelques décennies. Ce sont leurs parents qui ont démarré l’activité viticole, en 1956, après que le gel eut décimé les oliviers. Arrivés aux manettes du domaine, comme beaucoup d’autres, les deux frères ont d’abord cherché à faire des vins puissants, opulents, impressionnants ; c’était la mode. Et puis, comme dit Vincent, le plus jeune et le plus bavard des deux: «Quand on débute, on veut imprimer sa marque, on veut se faire une place au soleil».
C’était aussi leur époque Syrah, ce cépage qu’on présentait alors comme tellement améliorateur ; aujourd’hui, ils sont revenus à plus de mesure ; au bon vieux Grenache du Rhône Méridional, et surtout au Mourvèdre «qui doit avoir les pieds dans l’eau et la tête au soleil», sans oublier leurs chers Carignans. Et à des vins plus délicats. Ses modèles, Vincent les cherche, non plus tellement à Châteauneuf-du-Pape, mais plutôt en Bourgogne.


Le domaine compte aujourd’hui 30 hectares, dont 26 à Cairanne.
Pour illustrer sa production, nous avons choisi un 2012, la cuvée Les Bruneau.Un bien beau panier de fruits frais (prunelle, cerise, guigne), enveloppés de fumé ; en bouche, une grande fraîcheur, un côté presque ferrugineux. Ce vin ample présente assez de concentration pour ne pas paraître fluet, et assez de finesse pour ne pas paraître monolithique. La quadrature du Cairanne ? Mais qu’est-ce donc qu’un Cairanne? «L’élégance», à ce qu’on dit. Mais dans ce cas précis, l’élégance est assez robuste, dynamique et gorgée de soleil. Ce qui n’a rien de contradictoire.
Le seul vrai paradoxe, c’est que le mot ubac désigne le côté ombré d’une vallée…
Cette cuvée assemble plus ou moins 50% de Grenache, 25% de Syrah, 15% de Mourvèdre et 10% de Carignan (avec quelques variations selon le millésime).

Laurent Brusset

Ce domaine familial de 70 ha se répartit entre 5 AOC :  Rasteau, Gigondas, Ventoux, Côtes-du-Rhône et Cairanne. Maintes fois épinglé dans ces pages (pas une année ne passe sans qu’un de ses vins ne sorte dans une de nos dégustations), il est aujourd’hui dans les mains de Laurent, troisième génération de cette famille vigneronne.
Cairanne, où la cave est située, est au cœur de la gamme : Laurent en propose pas moins de 5 cuvées, tantôt d’assemblage (Les Travers, en blanc et en rouge), tantôt parcellaires (Les Chabrilles, l’Esprit de Papet). Et vous l’avez compris, il n’y a rien à jeter. Au point qu’il nous fut difficile de sélectionner une cuvée.

Nous avons craqué pour Les Travers 2016 qui, sous l’ancien nom du domaine, assemble garrigue et terres d’Aigues, haut et bas de l’appellation en un mariage tout en équilibre – force et souplesse, fruit et épices.
Et puis, aussi, la cuvée « Hommage à André Brusset », toujours dans le millésime 2016. Encore très jeune, ce vin de raisins non éraflés est à la fois dense et très fin, très typé, avec ses notes de prune, de fumé et d’épices, et sa bouche opulente, juteuse et sapide. Il assemble vieux grenache (80 ans) et mourvèdre.
www.domainebrusset.fr
www.tacos.bewww.tonvincolruyt.be/search/wine/brussetwww.vionwijnen.be

Marc Vanhellemont et Hervé Lalau

Dossiers IVV, cliquer ici 

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