Cahors: venez, on monte au plateau ! 

08/12/2017 - Ce vignoble multiséculaire, d’une telle renommée du Moyen-Age à la crise du phylloxera que son "black wine" était vendu d'Angleterre jusqu'en Russie, a ensuite connu un bon coup de blues...

Mais ces deux dernières décennies, les amateurs avaient redécouvert de grands Cahors de 3ème terrasse concentrés, riches, tanniques. Attention toutefois, « the times they are changing »: place aux Cahors du plateau, finesse et minéralité prennent le relais de la richesse.

J’ai dit plateau, on peut aussi dire Causse : l’argile des deuxième et surtout troisième terrasses y fait place à des sols plus arides, essentiellement du calcaire dit sidérolithique, avec ici et là des veines argileuses et ferrugineuses. Ce calcaire est brunâtre, au contraire du calcaire blanc du Quercy voisin. La typicité des vins réside dans le potentiel de finesse que créent de tels sols. Encore faut-il travailler dans le sens de la valorisation de ce terroir de relative altitude et aux horizons ouverts. C’est ce que fait une nouvelle génération de vignerons qui ont choisi de travailler sans chimie des vignobles à taille humaine leur permettant une sorte d’artisanat dans les vignes. J’en ai rencontré trois à Cahors. 

Clos Troteligotte : le vigneron du fer

Il n’est pas courant dans la zone du Cahors de posséder un Clos d’un seul tenant sur 15 ha. C’est la chance d’Emmanuel Rybinski et ses vignes perchées sur les terroirs d’altitude de l’appellation. Le malbec y plonge ses racines dans un sol argilo-calcaire rouges sidérolithique riche en fer. «La concentration de ce dernier varie de parcelle en parcelle, plus il y a de fer, plus on trouve de finesse dans le vin», précise ce petit-fils d’immigrants polonais des années trente. Sa certification en agriculture biologique date de 2014, tandis que le millésime 2015 marque le passage à la biodynamie.

Avant cela, Emmanuel a expérimenté dès 2011  des vinifications sans soufre ainsi que l’élevage en jarre pour une de ses cuvées. La gamme des cuvées est  logiquement déclinée en fonction de la richesse en fer des parcelles, mais l’âge des vignes intervient également :

K-2

Les raisins des plus anciennes vignes (1987) sur 3 ha, dont un ha est sélectionné chaque année comme étant le meilleur des trois et élevé en jarre de terre cuite. Le nez du 2014 offre un fruit  à la fois élégant et dense, des arômes de prune dans une matière aux tanins veloutés, une minéralité délicate, de la pureté, de la droiture.

K-lys

Les  «moins meilleurs» raisins passent dans cette cuvée avec élevage en foudre de chêne Stockinger pendant 24 mois. Le 2013 se dégustait un rien sur la retenue avec au nez de l’humus, une acidité ferme typique du millésime et un tanin affiné, la finale est minérale et saline, très calcaire.

K-Pot

A l’autre extrême de la gamme, les vignes au plus haut rendement rentrent dans ce vin sans soufre, au fruité croquant simple mais pur en 2016, une légère note végétale cependant.

K-or

Une cuvée de parcelles moins âgées dont les raisins sont pigés manuellement pendant 30 jours puis élevés en cuve béton, le vin étant soufré à la mise. Le 2016 est à ce stade un bébé à la robe violine et au nez serré très fruits rouges, avec une bouche énergique à la fraîcheur minérale intense soulignée par un grain calcaire, une note fumée aussi, un authentique représentant du terroir sidérolithique.
www.clostroteligotte.com 

Parlange & Illouz : Jérémie Illouz, le vigneron rebelle

L’homme n’y va pas par quatre chemins, concessions connaît pas. Dès les premières minutes de notre rencontre dans son chais neuf tout en bois sur le Causse, Jérémie lance : « Je fais des vins de qualité, donc je ne suis pas au syndicat, cette usine à normaliser les Cahors! »  Et il poursuit, « les jeunes d’ici qui travaillent pour faire bouger les choses représentent à peine 100 ha sur les 4.000 de la zone d’appellation ».  Tout cela dans la bouche d’un ancien Parisien, jeune trentenaire installé dans le Lot depuis 2008 et qui n’a pu obtenir 5,5 ha vignes, dont 3 en fermage, qu’en 2012. Inutile de dire que cela n’est pas très bien passé dans le Landerneau cadurcien. D’ailleurs, son Cahors 2013 s’est vu refusé lors d’une dégustation de contrôle pour cause de «couleur pas assez prononcée».

De plus, Jérémie vinifie en grappes entières, pratique interdite par  le décret d’appellation, sans compter qu’il favorise le vin dit naturel : il a dès lors tranché en 2015 et renoncé à l’AOP Cahors pour passer en «Vin de France».

Travaillant en agriculture biologique, il suit ses vignes au plus près afin de comprendre leurs besoins. Leur âge moyen est de 45 ans : « j’ai racheté la vigne à un papy de 90 ans, tout était en plantation massale, on y trouve des cépages anciens comme le jurançon noir et le valdiguié qui sont moins tanniques que le malbec et donnent  plus de jus, plus de fruit aussi ».  Ces cépages traditionnels qui avaient été délocalisés dans les premières terrasses ont ensuite été bannis du décret. « Je veux faire des vins que l’on ait envie de boire, au fruité élégant ; le plaisir sensoriel est essentiel pour moi. »  Travaillant sans soufre jusqu’à la mise, Jérémie déclare ne pas être dérangé par la réduction et l’acidité volatile. Pour le coup, je ne partage pas son point de vue, il devenait donc urgent pour moi de déguster ses différentes cuvées afin de me faire une opinion.

La Pièce 2015

Un 100% malbec de millésime chaud au rendement satisfaisant sur sol argilo calcaire pour une matière au fruité dense bien typé malbec, des tanins plutôt enrobés sans que le vin ne perde en fraîcheur et en pureté. Le croquant du raisin est renforcé par un amer minéral qui se prolonge en finale.

Prinzet 2014

Aucun SO2 dans cet assemblage de 50% de malbec, de 25% de valdiguié et de 25% de jurançon noir. Fermentation ensemble et  en grappes entières pour les 3 cépages. Elevage en cuve sur lies. Dans ce millésime plus frais et équilibré, la matière a gardé encore plus de croquant dans une bouche fraîche et juteuse avec des petits fruits noirs, le valdiguié accentue la tension d’une  matière nerveuse, de belle fluidité. Il y a en effet de la réduction au premier nez mais elle s’estompe à l’aération. Notes minérales en finale.

Haute Pièce 2014

Dans ce même millésime, une matière radicalement différente en termes de densité et de puissance. 100%malbec en grappes entières, pas de SO2. Arômes de fruits noirs, de thé fumé et d’encre au nez, puis une bouche aux tanins soyeux et juteux, de la plénitude sur des notes de cacao mais surtout une tension, une fraîcheur minérale qui en font un vin d’une grande pureté, ciselé malgré sa force, sa profondeur. Enorme persistance sur l’amer minéral et le fruité. Un vin qui a de l’avenir.

Au final, que conclure ? Sans doute que Jérémie Illouz est un vigneron qui maîtrise le savoir-faire nécessaire pour proposer des vins dits « nature » purs et équilibrés. Sa passion et son travail au petit point dans les vignes démontrent que l’on peut être rebelle sans donner dans le laisser aller de certains «idéologues du vin nature».
http://terroir-explorer.com/cahors.html
www.vin-lemillesime.comhttp://freieweine.ch

Château Les Croisille:
le vigneron familial

Du rebelle à l’héritier, on passe à un contexte viticole foncièrement différent.
Attention, héritier ne veut pas dire ici riche fils à papa qui se retrouve le c… dans le beurre sans y être pour rien.
Loin de là, même, dans le cas de Germain Croisille, car ses parents sont partis de rien lors de leur installation à Cahors en 1974.
D’une prise en fermage de terre vers l’acquisition d’une propriété qu’ils ont restaurée de leurs mains, leur dur labeur débouche en 40 ans sur un vignoble d’une trentaine d’hectares situé d’une part sur le causse de Luzech et ses sols calcaires sidérolithiques, d’autre part en deuxième et troisième terrasses sur éboulis calcaire et graves.
Arrivé à la gestion en 2008, Germain passe les vignes en conversion bio dès 2010.
Son objectif est de maintenir le patrimoine créé par le travail de ses parents tout en respectant ses terroirs. Il est épaulé en cela par un ami d’enfance et par son frère Simon. La taille du domaine nécessite bien sûr l’élaboration de plusieurs cuvées, certaines hors AOP Cahors tel le…

Sauvignon

Sur calcaire blanc kimméridgien, en Vin de France: le 2016 offre une grande fraîcheur minérale dans une matière avec de la chair et du fruit mûr. Un vin en tension avec des notes d’agrumes et de fruits jaunes. La finale se prolonge sur l’amer minéral et le citron.

Silice 2015

Retour dans l’AOP Cahors  avec ce malbec né de vignes de 30 ans sur des sols de sable et d’argile rouge riche en silice et fer. Le millésime lui procure des arômes de fruits noirs. J’ai aimé la finesse des tanins, le côté juteux du fruit et finalement une sorte de délicatesse fraîche. La réalité solaire du millésime a pu être balancée par de solides pluies d’avant vendanges.

Calcaire 2015

On passe ici sur les vignes du causse calcaire sidérolithique ; l’architecture du vin se révèle tout à fait autre: la densité de la matière offre des tanins crayeux, des arômes de violette et de fruits noirs, l’acidité salivante participe de la tension au même titre que la minéralité calcaire. Il s’agit d’un brillant vin de terroir cadurcien.

Divin Croisille 2014

Cette cuvée réunit les malbecs des trois meilleures parcelles du domaine avec un rendement de l’ordre de 25hl/ha. Dès le nez, on perçoit l’intensité et la profondeur du vin. La matière en bouche se révèle charnue, aux tanins puissants mais soyeux et surtout  énergique, on y retrouve le vibrant de la minéralité calcaire.
www.lescroisille.com

Bernard Arnould

Lien vers l’article « Les Espoirs de Cahors » 22/11/2015

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