Albiera Antinori: du poids et du soin de la transmission

31/10/2018 - “Two small girls run through the fields under a Chianti sunset,
holding between them a basket filled to the rim with grapes. …
“ Can we make wine, Dad? Please ?” “
“You can’t force nature.”[1]

Cela semble faire partie intégrante de sa nature. C’est gravé dans son nom de famille. Alors que l’histoire des 26 générations se lit dans son prénom : Albiera évoque Albiera di Geri degli Agli, qui, en 1385, a tenu un rôle clé dans l’essor des Antinori comme vinattiere (marchands de vins). La vie d’Albiera s’inscrit de toute évidence dans la ligne du vin.

Albiera m’a reçu durant les Anteprime de Toscane 2018 pour une agréable conversation dans sa toute neuve cave et siège de la société à Bargino, hameau de sa ville natale de San Casciano Val di Pesa. C’est non seulement un joyau architectural et écologique, c’est aussi une métaphore. Le bâtiment dispose d’un intérieur impressionnant composé de caves cathédrales et d’efficaces salles de réunions avant-gardistes – et des espaces de travail pour 140 personnes. Quand on le regarde de l’intérieur vers l’extérieur, il semble tourner autour de la spirale de l’escalier central et être baigné de lumière grâce aux parties en verre… qui offrent une vue sur les jardins bordés de bosquets. À l’inverse, vu de l’extérieur et de loin, l’impressionnant ouvrage se love dans un creux du paysage. On croit voir une colline toscane, mais en même temps, notre regard est attiré par l’image d’un ancestral œil hiéroglyphique à la paupière ombrées de vert et souligné d’un délicat eyeliner.

Cette propriété incarne le style Antinori. Style auquel Albiera est certes inféodé mais qui lui va comme un gant. On y trouve ce mélange de sensibilité pour l’esthétique et de sens pour une gracieuse rationalité, l’affirmation d’une vision d’avenir ancrée dans la tradition qui se remarque déjà sur leurs armoiries, enfin la passion pour l’excellence comme le dit leur devise : te duce proficio. L’esprit d’entreprise teinté de finesse et la modestie attachée à la noblesse du labeur.

Ponctuelle, un rien réservée, elle m’a accueilli avec un aimable sourire et un café bien hospitalier, tout en s’asseyant légèrement en oblique par rapport à moi. Pas d’interview frontale… Alors, détendue, nous avons entamé une conversation aux méandres riches et instructifs.
Albiera pèse le pour et le contre, pèse ses mots. Elle a une vision claire et beaucoup de convictions mais se méfie des positions idéologiques. Expérience et ouverture d’esprit sont essentielles, comme la capacité de comprendre, d’interpréter. « Nous devons garder nos yeux ouverts pour prendre en compte trois aspects : comprendre quel terroir peut donner le meilleur vin, connaître le goût des gens et leur habitudes (ce qui ne veut pas dire s’adapter absolument) et enfin, s’organiser efficacement ».

Conformément à la coutume familiale, aux règles du ‘Trust Antinori’, elle a dû, comme ses sœurs, tracer son propre chemin et endurer plusieurs baptêmes du feu avant de devenir Président. À dix-neuf ans, à peine diplômée, elle sauta dans les pas de son père. Et se confronta d’emblée à la signification profonde du ‘Trust’ dont la base est la confiance, une confiance qu’il faut gagner en devenant un maillon de la chaîne, continuité de la générosité des ancêtres. C’est veiller attentivement à travailler dur pour les générations futures. Pareillement pour mon père Président honoraire, nous l’appelons Président honoraire exécutif. Le transfert (de puissance) se passa comme il se doit, « peut-être est-ce plus facile entre père et fille qu’entre père et fils… les femmes sont plus patientes ». Nous rendons hommage à un solide modèle d’entreprise familial en nous rendant bien compte que ce qui fait la différence, c’est la partie humaine. Cela va bien plus loin que des chiffres et de la finance qui sont certes nécessaires à la survie.

Bien entendu, il y a les aléas de la nature, des millésimes et bien entendu chaque terroir possède sa propre identité. Nous sommes là pour éventuellement donner un petit coup de pouce ou du moins pour s’assurer que tel vin issu de tel raisin traduit la meilleure expression du terroir avec la plus haute qualité possible. De plus en plus, pour des raisons éthiques, nous devons nous diriger vers le bio. Nous y sommes tenus pour nos enfants. Albiera personnifie l’image inaltérable d’un leader femme/mère, caractéristique probable des entreprises familiales qui regardent plus loin que le bout de leur ‘nez économique’. Stratégie, marketing et architecture constituent ses compétences clé et la rend complémentaire de ses sœurs Allegra et Alessia. Une collaboration en équipe qui adopte un caractère plus intime. La Tenuta Tiganello, à quelques kilomètres plus loin, avec vue sur l’emblématique vignoble éponyme, tout autant que le Palazzo Antinori à Florence, reste la maison dans laquelle la famille se réunit régulièrement.

Albiera voit positivement l’avenir.  Elle est, après tout, un optimiste réaliste clairement immunisé contre les délires du quotidien. Les perspectives à long terme comme les lents processus de changement recueillent tout son attention. « Aujourd’hui, nous voyageons en TGV… paroles et idées passent à grande vitesse sur le web. Mais le vin évolue lentement selon son rythme ». Les changements climatiques bien plus que le réchauffement de la terre et ses capricieuses pluies torrentielles, amènent à penser, en collaboration avec d’autres, à des investissements dans la gestion de l’eau. Le changement des habitudes alimentaires comme les différences culturelles la fascinent, par exemple, la façon qu’ont les Asiatiques, les Chinois de manger et boire ensemble, de partager et d’apprécier en commun de nombreuses variétés de plats, demandent d’autres types de vins ». Il y a un glissement vers des vins qui ont moins d’alcool, moins de bois, mais aux nez expressifs, et une moindre demande pour des vins monolithiques et lourds.

Prunotto

L’Imperium Marchesi Antinori possède des domaines en joint-venture aux États-Unis, au Chili et en Hongrie. L’Italie, tant du sud que du nord, n’échappe pas aux mêmes associations. Déjà, la fraîche émoulue Albiera se retrouva à la tête du traditionnel Domaine Prunotto. Le cœur de l’entreprise Antinori se trouve toutefois en Toscane, au sein du Chianti Classico. Albiera met beaucoup d’espoir dans trois Gran Selezione issues de Sangiovese caractéristiques de trois terroirs : San Casciano, Gaiole et Castellina, en appellation Chianti Classico.

L’Imperium Antinori n’est pas romain mais florentin à structure ‘glocale’ (contraction de globale et locale) : une centralisation qui veille aux conditions qui règlent la qualité, le style et la meilleure efficacité possible. Toutefois, l’approche est plutôt décentralisée, histoire de tirer le meilleur du terroir local, en garder le style et laisser s’exprimer les gens qui y travaillent. Devenir soi-même, être soi-même, dans toutes ses spécificités, est manifestement des plus importants.

Ce fut une conversation honnête et captivante aux perspectives fascinantes. Pas étonnant que le temps s’est aussi vite envolé. Il convient, toutefois, à un Antinori de conclure : « le vin est le fruit d’un désir plein d’espoir, de la planification et de la responsabilité ». Cette mission, Albiera la porte et la transmet.

La cuvée de son choix est un Tignanello, le nom du vignoble où enfant elle cueillait des raisins pour faire sa propre cuvée. Quant au millésime, c’est le 2014, qui n’est certes pas le meilleur de la décennie, mais bien l’un des plus authentiques.

Tignanello

La propriété se trouve au cœur du Chianti Classico, sur les douces collines qui se lovent entre les vallées de la Greve et de la Pesa. Le domaine s’étend sur 319 ha dont 127 ha de vignes. Au sein de ce vignoble existent deux trésors, Tignanello et Solaia, qui partagent la même colline faite de marnes du Pliocène sur calcaire et schiste. Les deux vins qui s’y produisent sont reconnus comme étant parmi les vins les plus influents de la viticulture italienne. Pour les Antinori, ils représentent un défi continu et une passion jamais finie. On y trouve principalement l’autochtone Sangiovese auquel s’ajoute le Cabernet Sauvignon et le Cabernet Franc.

Tignanello 2014 Toscana IGT Marchesi antinori

La robe grenat sanguin, une couleur qui marque le temps, augure d’une dégustation sous le coup de la passion. Le nez nous apparaît obscur, lointain, aux senteurs presque indéfinissables, comme venu du fond de âges. Il fait penser aux dentelles d’antan, délicates, aux arabesques colorées de pâtes de fruits épicées. Il nous évoque la maturité de qui les porte. Il y a là, je ne-sais-quoi de sensuel. Une sensualité qui n’est guère loin de l’érotisme. Érotisme sage ou… la bouche nous le dira. Sage, certes, en apparence. Il y a plein de choses dites à demi-mot. Tout d’abord cette profondeur qui touche au minéral. Un minéral à la résonnance mate, pleine, dense. Assise solide sur laquelle se construit le vin. Puis, il y a la fraîcheur, celle qui regarde vers l’avenir, celle qui garantit son potentiel. Un potentiel épicé, suave, ample, à la fois maternel et droit, velouté et pointu, souligné par la ligne amère de la réglisse et du quinquina. C’est surprenant au début. On se dit, voilà un vin classique, sans surprise, attendu. Et puis, au plus on le déguste, on le goûte, au plus, il révèle ses nuances, ses particularités. Au plus, on se sent attiré par sa plénitude, sa personnalité, sa sensualité sous-jacente qu’il suffit de titiller pour qu’elle se dévoile…

Le vin assemble une majorité de Sangiovese aux Cabernet Sauvignon et Franc. La vinification se fait en cuves tronconiques, la malolactique en barriques. Ensuite, le vin s’élève en barriques de chêne français et hongrois neuves et d’un vin durant 12 à 14 mois. Les cépages élevés séparément sont assemblés avant la mise.
Historiquement, le Tignanello était un Chianti Classico Riserva qui se composait en 1970 de 20% de Canaiolo et il 5% de Trebbiano et Malvasia associés au Sangiovese. En 1971, il devint un Vino di Tavola. Puis, en 1975, l’Ugni fut éliminé de l’assemblage. Depuis 1982, il est IGT Toscana et l’assemblage est resté identique jusqu’à aujourd’hui.

1 Albiera Antinori citée dans Piero Antinori, The Hills of Chianti, The Story of a Tuscan winemaking family, in seven bottles, Rizzoli exlibris, New York, 2014
2 Pour un aperçu de cet empire je me réfère à l’ouvrage Marchesi Antinori, éditions Tre Torri, Wiesbaden, 2015
3 Les autres citations proviennent de l’interview

www.antinori.it
www.wijnendeclerck.bewww.globalwineries.comwww.christiaens-wijnhuis.bewww.italiaansedelicatessen.bewww.italvin.bewww.sitalvini.bewww.deconinckwine.com –  www.chateauxvini.be

Johan De Groef et Marc Vanhellemont

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