Ah, les traditions!

18/10/2019 - Dans un pays où l’on se réfère si souvent à la tradition, je trouve utile (et rigolo, aussi) de revenir quelques décennies en arrière, de relire les écrits de nos grands anciens. Et quoi de plus grand, en France, que la Vieille Dame de la presse viticole, j’ai nommé la Revue du Vin de France?

Voici donc une page de son numéro de Septembre-Octobre 1976, consacrée aux Coteaux du Languedoc.

La première chose qui a attiré mon attention, sur cette page, c’est le titre de la rubrique: «Explorons nos vignobles». En 1976, pour les rédacteurs de RVF, s’intéresser aux Coteaux du Languedoc, c’était un peu comme remonter le Zambèze.

Mais je me suis aperçu que la même rubrique avait déjà couvert une trentaine d’autres régions viticoles – il ne s’agissait d’ailleurs pas d’une rubrique à proprement parler, mais plutôt d’une série de publi-reportages, édités «en accord avec le Comité National des Vins de France». Du reste, la page n’est pas signée.

Et oui, à l’époque, déjà, la presse de vin était totalement libre mais quelque peu dépendante.

Peu importe, cette page est intéressante. A l’époque, les Coteaux du Languedoc ont encore le statut de VDQS. Et c’est le début de la décarignanisation de la région.

On y lit ainsi que «depuis 1974, le pourcentage maximum de carignan ne doit pas dépasser 50%», et que «cet encépagement doit être encore amélioré par la diminution du carignan au profit des grenache noir, cinsaut, mourvèdre, syrah…».

Mais le terret noir figure toujours au rang des cépages principaux, en rouge. Où est-il donc passé?

C’est également le début d’une révolution dans le domaine de la vinification: «Elle a fait des progrès ces dernières années dans quelques coopératives et quelques propriétés particulières», nous dit la RVFQui se garde bien de citer des noms, sans doute pour ne pas peiner les autres.

Et le rédacteur anonyme de préciser ces progrès: «Les moûts et les vins sont protégés du contact de l’air. La macération carbonique concerne une partie des vendanges. Les fermentations malolactiques sont suivies». 

Enfin, la page se termine avec une courte liste de producteurs et négociants parmi lesquels on retrouve quelques noms connus comme « La Cave Coopérative de Roquebrun » ou «M. Bonfils, négociant à Sète».

Avant, c’était comment?

A la lecture de ce document, que dis-je, de cette archive, je me suis demandé à quoi devaient bien ressembler les vins d’avant ces deux évolutions, celle des cépages et celle des vinifications. Je me suis demandé aussi si l’on peut encore parler d’héritage et de tradition. Si tant de paramètres ont changé, il y a-t-il encore une inspiration à trouver dans «les vins d’avant» ? Ceux où le carignan régnait en maître (ce qui, pour moi, n’a rien de rédhibitoire, sauf si on n’en limitait pas le rendement). Ceux où les malos n’étaient pas suivies, les moûts non protégés, la macération carbonique inconnue…

J’ai parlé de rendement. Je note que le document n’en parle pas. Pas plus que de la teneur alcoolique des vins (plus faible qu’aujourd’hui, dans les années 1970, malgré le recours à la chaptalisation).

J’ai aussi envie de glisser un mot sur le progrès déterminant qu’a constitué pour la viticulture languedocienne le contrôle des températures au chai.

Bref, je pense qu’on a jamais fait d’aussi bons vins en Languedoc qu’aujourd’hui. En conventionnel, en bio, en biodynamie. Et dire que certains font encore référence aux «usages constants et loyaux»…

Ma conclusion: vignerons d’aujourd’hui, faites les vins qui vous plaisent. Que vous soyez fiers de vos crus et de leur histoire, d’accord. Mais inutile de nous rabâcher continuellement les traditions; des traditions, qui, si vous les respectiez toutes aujourd’hui, feraient sans doute que nous n’aimerions pas vos vins.

Hervé Lalau

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