Abymes & Apremont

28/08/2017 - Abymes et Apremont sont les deux plus importantes dénominations géographiques (ne dites plus "crus", ou pas encore !) de l'AOC Vin de Savoie.
Elles partagent le même cépage (la Jacquère) ainsi qu’une particularité géologique unique. Savez-vous laquelle ?

Ne vous faisons pas plus languir : elles sont toutes deux la résultante d’un des derniers grands phénomènes géologiques intervenus en France : l’effondrement du Mont Granier.La géologie est une science au temps long, qui se mesure généralement en dizaines de milliers, voire en millions d’années. Pas ici, puisque cet effondrement est daté – la nuit du 24 au 25 novembre 1248, et dûment documenté : il a englouti la ville de Saint-André et une quinzaine de villages, tuant au moins 2.000 personnes ! Les éboulis couvrent quelque 25 km2, soit l’équivalent d’un quart de la surface de la ville de Paris. Outre la forme particulière de cette montagne, qui semble comme coupée à la serpe, avec une falaise de plus de 900 m de haut, les effets de la catastrophe sont toujours perceptibles dans les sols aux alentours – différences de niveaux, compactage de différentes couches, présence de rochers au milieu du vignoble.

Au pays de la glisse

Si les survivants de 1248 ont cherché dans la religion des explications à la catastrophe (d’aucuns invoquant une vengeance divine face à la cupidité des Ducs de Savoie), les géologues, eux, penchent plutôt pour un phénomène en deux temps : d’abord, la chute d’une partie de la corniche calcaire, qui entraine dans un second temps un gigantesque glissement de terrain plus bas, dans les marnes gorgées d’eau. La coulée de pierres et de boue se déverse sur neuf kilomètres, son épaisseur variant entre 10 et 40 mètres. On retrouve donc aujourd’hui ces deux types de roche en Apremont comme en Abymes, dans des proportions variables. Ce sont les parties les plus calcaires (l’ancienne corniche) qui semblent avoir été poussées le plus loin du Granier.

Un vignoble de prolétaires

L’éboulement a entièrement détruit le vignoble existant. Car la région était plantée de vignes depuis l’époque des Allobroges ; la conquête romaine lui avait donné un nouvel essor, grâce au développement du réseau routier et des échanges ; malgré les vicissitudes de l’histoire, il avait avait perduré jusqu’au Moyen-Age – on parlait alors des « vins de Saint-André ».

Mais non seulement le glissement de terrain dévaste les vignes, il dévaste aussi les esprits ; pendant des décennies, on dit que le site est maudit et n’est pas replanté. Devenu terrain communal, très caillouteux, il est de plus situé juste sur la frontière entre France et Savoie, donc peu sûr, en ces temps de conflits dynastiques ; aussi n’intéresse-t-il pas grand-monde ; d’où une caractéristique assez unique en France : sa reconquête par la vigne, à partir du 18ème siècle, n’est pas le fait de nobles ou de riches bourgeois, mais de petites gens, de paysans ou d’artisans de Chambéry. Et ces prolétaires ont planté le cépage du peuple savoyard, par excellence : la Jacquère. Après deux nouveaux coups durs (la nouvelle concurrence des vins français après l’union de la Savoie avec la France, puis les ravages du phylloxéra), seuls sont restés les passionnés. Mais alors qu’en un siècle, l’ensemble du vignoble savoyard passait de 20.000 à 2.000 ha, Apremont et Abymes ont résisté – à eux deux, ils représentent aujourd’hui environ 40% de la production régionale.

Aujourd’hui, les vignerons, qui sont conscients de la valeur de ce patrimoine, entendent le protéger, et le faire fructifier. Fini, le temps où la production n’était bonne qu’à abreuver les skieurs assoiffés ou à jouer les faire-valoir acides pour l’inévitable fondue… Les vins d’Apremont et d’Abymes n’ont sans doute jamais été aussi ambitieux, comme nous avons pu le constater sur place début juin. Ils ont bien mérité de leur terroir si particulier.

Le Granier n’a pas dit son dernier mot !

Des éboulements ont toujours lieu, à notre époque, sur ce qui reste du mont Granier : ainsi, le 9 janvier 2016, quelque 120.000 m3 de roches se sont décrochées sur plus de 180 m de hauteur. D’autres éboulements moins importants ont eu lieu en avril et en mai de la même année. Ils ne menacent heureusement pas les habitations pour l’instant.

Plus ou moins pentu, plus ou moins calcaire

Le vignoble d’Apremont couvre environ 350 ha (sur les 3 communes d’Apremont, de Saint-Baldoph et des Marches), pour une production de l’ordre de 25.000 hl. Il abrite une quinzaine de producteurs. Le vignoble présente une assez grande variété de situations – des coteaux très pentus… ou pas. Ses sols sont relativement profonds, mêlant argiles, marnes et calcaire.

Le vignoble des Abymes, qui jouxte celui d’Apremont au Sud, couvre quant à lui un peu plus de 260 hectares, pour une production de l’ordre de 20.000 hl. Il devrait son nom aux trous dont l’éboulement a parsemé la zone – ceux-ci étant souvent devenus des étangs aujourd’hui.

Les rochers calcaires ont recouvert un sol constitué d’anciennes moraines glacières et de marnes, jusqu’aux portes des Marches et de Myans. Le vignoble actuel est installé sur des coteaux plutôt calcaires, mais assez faiblement pentus (il s’agit des extrémités de la coulée). Exposés à l’Est et au Sud-Est, ils sont bien ensoleillés.

Conséquence de cette différence de sols entre les deux dénominations, les Abymes sont généralement plus minéraux, plus secs et plus tranchants, les Apremont plus souples et plus fruités. Mais il y a des exceptions, comme nous l’allons montrer derechef, d’autant que plusieurs producteurs élaborent les deux, et que dans certains cas, la patte du vigneron prend le dessus.

Pas si vite !

Un dernier point : aucune obligation légale ni contractuelle ne contraint l’œnophile à déguster ces vins dans l’année de leur élaboration (comme c’est pourtant très souvent le cas). Ni le restaurateur ou le caviste à exiger le nouveau millésime dès le mois de février. La Jacquère vieillit plutôt bien ; avec le temps, elle a tendance à s’arrondir, à devenir plus caressante, sans rien perdre de son dynamisme, cependant…

Notre sélection

Dix vins pour partir à l’assaut du Granier, ou plus prosaïquement, de la gastronomie savoyarde, voire beaucoup plus lointaine (Apremont et Abymes se prêtent à pas mal d’associations surprenantes, notamment des plats épicés d’inspiration asiatique).

Dupraz Apremont Cuvée Le Moulin 2015

Mangue, mirabelle, coing, ce nez plutôt explosif montre que le temps ne nuit en rien à l’expressivité de la Jacquère. La bouche, elle aussi, a sans doute gagné à cette attente- mais il faut dire aussi que 2015 est une année solaire – elle est grasse et ample à la fois. On pense à un pinot gris. Belle amertume finale. http://domainedupraz.com

Nathalie & J.F. Maréchal Apremont 2016

Notes d’agrumes et de pivoine, en bouche, c’est assez tranchant, très Jacquère ; finale sur le foin, avec une jolie pointe d’amertume et de minéral. Également apprécié, du même producteur : la Cuvée des Dames Apremont 2016, vif et citronné. www.marechal-apremont.com

Domaine Rat-Patron Apremont Les Pierres Hachées 2016

Ce vin aux accents citronnées et à la belle vivacité évoque un grand Riesling. Quelle finesse en bouche. Et tout s’achève en beauté avec une finale florale à souhait aubépine, et une pointe de bitter. rat-patron.freres@orange.fr

Cellier du Palais Apremont 2016

Bel équilibre fruité-floral (melon, aubépine) et bonne acidité, bien intégrée. Du même producteur, a également été appréciée la Cuvée Vieilles Vignes 2016, plus dense, minérale, mais toujours bien fruitée. www.lecellierdupalais.com

Domaine du Château de la Violette Les Abymes 2016

Floral et fruité à la fois, une belle acidité mais fine, finale sur le silex. J’ai pensé à un Muscadet – allez savoir pourquoi ? Mais la Jacquère et le Melon ne sont-ils pas cousins à la mode de Bretagne et de Savoie ? Ils ont en tout cas un même parent : le Gouais (le second étant inconnu, en ce qui concerne la Jacquère). http://domaine-de-la-violette.com

Marc Portaz Les Abymes Tête de Cuvée 2016

Fruité, Vivacité, Minéralité – telle est la devise de ce vin aussi fluide que tendu ; la bouche évoque la pierre à fusil, et finit sur le romarin. domainemarcportaz@wanadoo.fr
www.corawine.be

Le Vigneron Savoyard (ex-Cave de Chautagne) Les Abymes Cuvée Exception 2016

Si le nez évoque l’angélique, la rhubarbe et quelques épices, la bouche est plutôt souple et fruitée. www.cave-de-chautagne.com

Domaine des Anges Les Abymes Cuvée du Diable 2016

Ce diable-là est bien séduisant, avec sa corbeille de fruits (ananas, pêche, citron) et son acidité si bien fondue ! Peut-être parce qu’il est produit par des anges ? En tout cas, on en redemande.  www.domainedesanges.fr

Pascal et Benjamin Ravier Les Abymes 2016

Le nez est fumé, mais la bouche nerveuse présente des jolis fruits à chair blanche, et une certaine salinité en finale. http://domaineravier.com

Domaine Labbé Les Abymes 2016

Tranchant, le vin des Abymes ? Celui-ci, oui : derrière le nez d’ananas frais, très pur, se profile une bouche nerveuse, bien franche, et très longue, avec en finale, du silex frotté.
Quel punch, quelle fraîcheur ! domainelabbe@free.fr

Quelques suggestions d’accords

Pour l’Apremont : poissons du lac ou de mer (féra, rouget, lotte), Abondance, Comté, Tomme des Bauges, jambon de Savoie, saucisses au vin blanc (sans oublier l’apéritif)
Pour Les Abymes : apéritif, fruits de mer, quenelles, charcuterie, fondue, raclette (l’acidité permettant de fondre un peu le gras). 

Hervé Lalau

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